Attraper « un Ronaldo » à Conakry !

J’étais tranquillement assis dans la cour de notre maison, les yeux rivés sur le volume 2 de « Le Comte de Montecristo » quand mon attention fut troublée par l’irruption d’un homme. Celui-ci était tendu comme un arc, le visage défait par un rictus qui en disait long sur la terrible souffrance qu’il endurait. La démarche mal assurée, de grosses gouttes de sueur perlaient sur son visage. Sans m’adresser la moindre salutation d’usage, il me lança d’une voix chevrotante : « où sont les toilettes » ?

Dans notre culture, cette question sonne comme un ordre qu’il faut immédiatement exécuter. Les bénédictions qu’il me couvrit après sa sortie des WC suffirent pour me permettre de deviner ce qu’il endurait.

« Un Ronaldo ». Voilà ce qui torturait cet homme. « Ronaldo » ! Drôle de façon d’appeler la diarrhée ici à Conakry. « J’ai attrapé Ronaldo » entend-t-on dire, surtout entre jeunes. Au début, c’était un nom de code qui, depuis un certain temps, est tombé dans le domaine public. C’est devenu un Open Source dont tout le monde se sert. Une métaphore sportive qui semble avoir évolué pour coller à l’actualité. « J’ai Usain Bolt», m’a-t-on expliqué tout récemment.

Pourquoi associe-t-on les noms des sportifs de haut niveau à la diarrhée ?  je sais pas trop, mais j’imagine que c’est à cause de la vitesse qui caractérise cette méchanceté intestinale. Une de ces bizarreries d’appellations dont les habitants de Conakry sont prompts à inventer.

Mon Dieu ! Tous ceux et toutes celles qui ont une fois attrapé un « Ronaldo » dans leur vie savent que c’est un supplice. Vous ne pouvez ni courir au risque de précipiter les choses, ni marcher doucement comme si vous vouliez le narguer. Un vilain truc qui vous inflige une espèce d’attitude d’équilibriste comparable à marcher sur une corde raide.

Que ce soit Ronaldo, Usain Bolt ou tout autre nom pour désigner la diarrhée, il faut prier Dieu  de la façon la plus pieuse pour ne pas  que cela vous arrive subitement loin de votre maison ou de votre lieu de travail à Conakry. Sinon ça risque de vous foutre un cauchemar inoubliable. Sinon, comme cet homme qui avait interrompu ma lecture, vous transpirerez, serrez les dents en puisant toute l’énergie  qui vous reste et implorerez Allah intérieurement pour trouver le « petit coin ».  Un « petit coin » public qui fait terriblement défaut dans la capitale guinéenne. A Conakry, il n’y a tout simplement pas de toilettes publiques dignes de ce nom. Et encore !

Le plus grand marché de la capitale est Madina. Des dizaines de milliers de personnes s’y rencontrent chaque jour pour échanger. Madina est pourtant quasiment dépourvu de toilettes. Un besoin urgent ressenti et vous êtes obligé de prendre votre mal en patience jusqu’au retour à la maison si possible. Scénario inimaginable dans le cas d’une diarrhée carabinée de type choléra. Ou alors prendre son courage à deux mains, toute honte bue, pour pousser la porte d’un domicile privé au hasard. La dernière solution consisterait à se résoudre à affronter ces insupportables « trous » que l’on trouve à certains endroits du marché et qu’on qualifie de toilettes. De véritables cloaques capables de vous faire gerber le dernier mets avalé. Beurk !

A Madina comme partout ailleurs dans les quartiers de la ville, c’est du pareil au même. L’absence criarde de toilettes publiques fait que chaque angle droit formé par deux murs, derrière chaque poteau et chaque terrain vague est une pissotière par excellence.

Les hommes pris d’un besoin urgent de pisser s’y tournent pour ouvrir la braguette. Les femmes se montrent plus pudiques. Même les fondations des échangeurs de l’Autoroute ne sont pas épargnées. Les bordures de mère itou. Il n’est pas rare d’apercevoir, à partir des étages du Novotel – le plus grand hôtel du pays –, des grands gaillards accroupis dans une posture douteuse sur les rochers bercés par le vent marin.

A l’intérieur des quartiers, les murs portent des inscriptions du genre : « interdit d’uriner ici, amende 5 000F ». Souvent dans un français très approximatif. Des graffitis qui se multiplient et qui ne dissuadent personne, visiblement. Qui a une fois payé pour avoir pissé contre un mur, hein ? Seul le montant de l’amende varie suivant le taux de l’inflation monétaire avec laquelle la Guinée semble avoir signé un pacte inviolable. On est passé de 5000FG dans les années 1998 à 50 000FG en 2011.

« Pourquoi votre capitale Conakry est si sale » ? La question m’a été posée tout récemment au cours d’une entrevue éclair par un ancien journaliste du New York Times. Je n’avais pas meilleure réponse que de  lui dire que je n’en sais rien. L’hygiène semble être le cadet des soucis des Conakrykas. Leur cadre de vie en témoigne éloquemment. Les routes, les fossés, les marchés, les écoles et même l’intérieur des concessions sont sales. Le gouverneur de la ville, les maires des communes et les chefs de quartier n’en ont cure. « Mangez, buvez et baissez votre froc où vous voulez » ; semblent nous suggérer nos braves gouvernants. Pov’ de nous !

 

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