« Bambéto », laboratoire de la démocratie guinéenne

Longtemps abandonnés, souvent instrumentalisés, toujours violentés mais plus que jamais déterminés. « Voyous » et « suicidaires » pour les uns, « révoltés » et « assoiffés de démocratie » pour les autres. Depuis 2006, les jeunes de Bambéto, quartier populaire de la banlieue nord de Conakry, expriment leur colère dans une Guinée qui se cherche plus d’un demi-siècle après son indépendance. D’où vient  la rage de ces acteurs du changement en Guinée ?

Dimanche, 19 février 2012 plateau de Koloma au cœur de Bambéto. Sur un terrain de football couleur ocre entouré de ruines, le tourbillon qui charrie la poussière faisant voltiger des sacs plastiques en l’air ne démonte pas le jeune Hady Barry.

« Nous disons que la jeunesse de Bambéto est une et indivisible, malgré les tentatives de déstabilisation que nous constatons par les spécialistes de la  division », proclame-t-il.

Le porte-parole « circonstanciel », martèle que Bambéto n’est « pas à vendre, encore moins à corrompre ». Les jeunes du quartier recevaient Cellou Dalein Diallo, président de l’UFDG (principal parti de l’opposition).

Leur cinglant message s’adressait au gouvernement d’Alpha Condé. A deux jours  de la « journée ville morte » du 13 février organisée par l’opposition pour «exprimer le ras-le-bol des Guinéens face aux violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales», le président Condé avait convié les jeunes de Bambéto, et uniquement les jeunes de Bambéto, dans son palais  Sékoutouréyah à Kaloum pour dit-on « maintenir la paix ». En réalité, une manœuvre visant à couper l’herber sous le pied des opposants qui s’est transformée en pétard mouillé.

Car non seulement Alpha Condé s’est retrouvé devant une assemblée hétéroclite, désorganisée et composée de jeunes chômeurs péchés un peu partout dans les quartiers de Conakry par des ministres capables de réunir autour d’un banquet activistes du Hamas et agents du Mossad, mais aussi le mot d’ordre de la  « journée ville morte » a été observé  à …Gaza.

Bande de Gaza

Oui, la zone occupée par les quartiers de Bambéto, Hamdallaye, Cosa, Cité, Wanindara dans la commune de Ratoma,  porte les sobriquets de bande de Gaza, Bagdad ou encore le Golfe. Dans les médias, ce sont les quartiers « chauds de Conakry », le  « fief de l’opposition »  «l’Axe » (sous-entendu du mal). Une métaphore qui en dit long sur les violences et la tension quasi-permanente qui y règnent.

Les jeunes de ces quartiers dont les parents sont majoritairement originaires du Foutah Djallon (Bambéto serait le nom d’un village de Pita) sont de simples élèves, de petits cireurs de chaussures, des marchands de textile ou pour la plupart des chômeurs qui, à longueur de journée autour d’un thé, montent et démontent des plans pour sortir de la galère qui les étrangle. Des quartiers dépourvus d’infrastructures de base où le temps d’un jeu,  la chaussée se transforme en terrain de football.

Foyer de multiples contestations qui ont secoué la Guinée ces dernières années, la zone est malheureusement plus connue pour être un champ de bataille qu’un lieu de distraction. C’est de là qu’est partie l’insurrection de janvier-février 2007 qui a failli avoir raison du pouvoir de Lansana Conté. Ce sont les jeunes de Bambéto qui ont, le 28 septembre 2009, bravé la junte de Dadis Camara avec les conséquences qu’on connait. Eux qui ont tenu tête à son successeur Sékouba Konaté en 2010. C’est grâce à eux que Jean-Marie Doré sera nommé Premier Ministre de la transition à l’issue des accords de Ouagadougou. Le même Jean-Marie Doré qui les traitera de « voyous » en 2010, promettant de nettoyer la zone « coûte que coûte ».

Et comme chez nous les forces de sécurité ne font ni usage de balai encore moins de canaux à eau, le nettoyage se fait à la mitraillette qui arrose, les baïonnettes qui transpercent les corps, les matraques et brodequins qui brisent les côtes et renversent des marmites bouillantes. A Bambéto on humilie, violente, vole, viole et tue. Impunément. Gratuitement. Depuis longtemps.

Ils s’appellent Ibrahima Bah, Mamadou Barry, Zakaria Diallo, etc., plus de 400 jeunes de la zone de Bambéto ont perdu la vie depuis 2006, tués pour la plupart par balles réelles. Des milliers de blessés, des portés disparus et d’autres qui croupissent en prison ou qui continuent à faire des aller-retour dans les violons crasseux des gendarmeries qui poussent dans la zone comme des champignons. A  la place de jardins publics, de terrains de foot et de maisons de jeunes, on militarise les quartiers pour mieux faire passer la pilule du « changement».

Le Changement ! Un concept né dans le cœur des jeunes de Bambéto, rôdé sur le macadam da la route Le Prince à coups de matraques, pierres et gaz lacrymo depuis six ans. Un concept qu’on leur a volé en 2010 et qu’on veut leur imposer maintenant, avec la politique de la carotte et du bâton.

Kaporo-Rails, à l’origine du mal

Mais pourquoi cette colère, ce sempiternel esprit rebelle, cette témérité à toute épreuve de leur part ?

« Les jeunes de Bambéto ont grandi avec un sentiment d’injustice à cause de la casse du quartier de Kaporo-Rails. Ils sont habités par une volonté de changement d’autant plus grande que cette casse a été opérée par un ressortissant du Foutah », répond Solo Niaré, web-activiste et fin observateur de la politique guinéenne.

En effet, sous la direction d’Alpha Ousmane Diallo, ministre de l’urbanisme d’alors, le quartier de Kaporo-Rails situé dans la commune de Ratoma, a été rasé le 23 mars 1998. Dix mille maisons et magasins détruits, jetant dans la rue plus de 120.000 hommes, femmes et enfants. Aucun recasement, aucune indemnisation. Une décision du gouvernement Conté motivée pour dit-on, la « construction d’une autoroute et une cité administrative ». Quinze ans après, sur les ruines des duplex bâtis à la sueur du front, bandits de tout acabit se défoncent la tête à coups de haschisch pour mieux enfoncer les portes de citoyens à la nuit tombée.

Les sinistrés de Kaporo-Rails ont migré vers les quartiers plus proches de Cosa, Hamdallaye, Kobaya, Wanindara et Bambéto. Certains sont tout simplement rentrés au bercail, dans leur Foutah natal. D’autres ont pris le chemin de l’exil. Ce sont ceux-là qui, parfois par solidarité, souvent par affinité, transforment les réseaux sociaux, notamment Facebook, en Bambéto à chaque évènement politique en Guinée.

Kaporo-Rails bis?

Avec ce lourd héritage, Bambéto est devenu au fil du temps un terreau fertile pour les politiciens cherchant à expérimenter des idées réchauffées, sans aucune stratégie viable. Le terreau devenant un labo pour les forces de sécurité (sic) pour tester de nouvelles minutions et aguerrir les tirs de nouvelles recrues sur de « vraies cibles ».

Si la zone est habitée par les Peulhs, majoritairement rangés derrière l’opposant Cellou Dalein Diallo, « les jeunes de Bambéto ne se battent [pourtant] pas pour un leader, mais pour un idéal », soutient Solo. Pour lui, cet idéal est une soif de démocratie et  de justice.

En juin 2011, le gouvernement actuel a jeté un véritable pavé dans la mare, en lançant un ultimatum à une partie des habitants de Wanindara pour déguerpir. Les bulldozers devraient y faire un petit tour pour récupérer des « domaines de l’Eta », vendus aux populations par le même Etat. Les rappeurs de Bounkaya Faya apprécieront.

Avec les législatives qui refusent de se faire organiser depuis dix ans (les dernières remontent à juin 2002), la démocratie guinéenne peut toujours se faire tester dans les éprouvettes du laboratoire qu’est Bambéo. La question est juste de savoir quelle quantité de sang a-t-on encore besoin.

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