Bordure de mer, cette autre poubelle urbaine

Bord de mer à Sangoyah (Conakry)

Bord de mer à Sangoyah (Conakry)

C’est sur un ton badin que par une fin de soirée ensoleillée, profitant des vacances de fin d’année à Conakry où l’ennui est amplifié par les légendaires délestages du courant électrique avec leurs corollaires de chaleur et de moustiques, que je lui lançai « Je t’invite à une promenade en bordure de mer ». Sans trop de conviction, je pensais tout de même trouver un endroit calme, une oasis de paix pour tailler la bavette avec une amie, loin du vacarme assourdissant des rues de la ville animées par les klaxons de taxis indélicats, les vociférations de vendeurs à la criée et des policiers armés de bâtons qui jouent les bergers, régulant la circulation routière à coups de cravaches. J’étais loin d’imaginer la sensation que peut procurer une promenade en bordure de mer dans ce quartier de la banlieue-est de Conakry.

« Mesdemoiselles, je vous souhaite la bienvenue à cette plage de sable fin, aux eaux turquoises où avec un peu de chance vous verrez bientôt nager des baleines bleues ! ». C’est la déroutante blague que j’ai servie à mon amie, accompagnée de sa cousine, à notre arrivée en bordure de mer. Elles étaient médusées ! Il y avait de quoi l’être.

Car en fait de plage, c’est une vaste étendue de mangrove constituée de palétuviers aux racines squelettiques et aériennes qui s’offrait à nos yeux. Pas une goutte d’eau de mer ! La marée basse laissait découvrir un sol tapissé d’un épais manteau de détritus charriés par les caniveaux, véritable tapis roulant d’ordures en saison de pluie à Conakry. Partout de vieux congélateurs, de pneus usés, des sacs plastiques accrochés aux arbres. Une désagréable odeur d’excréments empestait l’air.

On s’installa sous un … manguier, l’arbre de Conakry. Le manguier est à la capitale guinéenne ce qu’est le cèdre au Liban : une identité.

Dans un avion au dessus de Conakry on a souvent l’impression d’atterrir dans une ville aux rues embellies par des aménagements paysagers, des espaces verts à l’ombre gratifiante. C’est un miroir aux alouettes. En dehors de quelques acacias rabougris de la commune de Kaloum, vestiges d’un héritage colonial, à Conakry l’arbre n’est pas considéré comme un élément décoratif. Ce sont plutôt des plantes fruitières (orangers, goyaviers, palmiers, et surtout manguier) destinées à calmer la faim en période de disette. Un élément fondamental qui permet de comprendre que notre capitale, comme beaucoup de villes africaines, est une création coloniale, en tant que ville, mutation chaotique d’un village en espace urbain. D’où cet accident végétal dans un cet étrange décor ville-village. Chassez le naturel, il revient au galop.

Nous nous installâmes donc à l’ombre d’un manguier. Non pas pour apprécier le frétillement de mes baleines chimériques mais pour constater avec désolation les ravages infligés au littoral marin de notre espace urbain. Dépotoir d’ordures, mais aussi urbanisation sauvage : briqueteries de fortune, cabanes, fumoirs de poissons, crématoires de pneus usés, etc. La gestion calamiteuse du foncier a incité à une véritable ruée vers l’exploitation immobilière avec des constructions qui font fi des normes.

Je lisais le dépit sur le visage ovale de mon amie, étudiante guinéenne au Maroc qui vit à Rabat. Pour avoir visité cette magnifique ville aux attrayants aménagements paysagers, je pouvais deviner les rapprochements qu’elle faisait à l’instant avec sa ville d’accueil. Dans sa tête, les deux corniches exigües de Conakry devaient faire grise mine comparée à celles de Rabat, vastes et dégagées donnant directement accès à une mer d’une eau de bien meilleure qualité. Les plages touristiques de Casablanca ne sont pas comparables aux portions de sable jonchées de détritus de Rogbané, Lambanyi et Banarès dont s’enorgueillit Conakry. D’accord, je m’égare.

Mais pas plus que les autorités en charge de la gestion de ce patrimoine national qui aurait dû être aménagé et protégé contre toute forme de souillure. De par sa position géographique, Conakry est une très belle ville, ou du moins devrait le redevenir. N’était-ce pas la «perle de l’Afrique» d’antan ?  Désormais pour respirer de l’air pur, il faut prendre le risque de la traversée pour les plages moins  polluées de Room au large de la presqu’île de Kaloum. Ou sortir carrément de l’agglomération de Conakry pour les splendides plages de Bel-air, à Boffa. Mais pour combien de temps ?

Les Conakrykas, par cupidité et au mépris de loi, se sont acharné sur la nature en lui infligeant les pires sévices. Redoutable est le jour où celle-ci prendra sa revanche. Je touche du bois.

SOW

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