Boubacar «Sanso» Barry, le handicap comme force

 

Boubacar "Sanso" Barry

Boubacar « Sanso » Barry

Il aurait pu faire comme ces nombreuses personnes physiquement diminuées qui squattent les principales artères encombrées de Conakry à tendre la sébile pour leur survie. Parce qu’on lui avait signifié qu’il n’était «pas évident», «pas possible» qu’il réussisse, que son destin était de devenir un «Karamoko», un marabout. Il aurait pu, comme ses pairs, accepter cette image stéréotypée selon laquelle le handicap est synonyme de «précarité», «d’indigence», donc «d’échec». Mais ça, c’est méconnaitre la détermination, l’opiniâtreté et la fougue de «Sanso», né Boubacar Barry il y a de cela 30 ans.

Sourire éclatant, les biceps musclés par les efforts de locomotion, il ne manque à ce garçon que deux jambes pour soulever des montagnes. Ses jambes à lui sont ramollies par une impitoyable poliomyélite qui l’a à jamais cloué au sol depuis l’âge de quatre ans. Ce qui n’empêche pas Boubacar «Sanso» Barry de rejoindre chaque matin, à bord de son tricycle motorisé, le bureau du site d’informations guineeconakry.info où il officie en tant que rédacteur depuis septembre 2010.

C’est que lorsqu’on est armé de la ferme volonté de réussir, lorsqu’on se fixe comme défi de «prouver qu’entre le handicap physique et l’échec social il n’y a pas de fatalité», on met toutes les chances de son côté. Et l’on fait fi de «cette conception dévalorisante, ces stéréotypes, ces préjugés et cette attitude figée du Guinéen» à l’égard des handicapés. Tout ce qui caractérise «Sanso», l’ainé d’une fratrie de six frères et sœurs, fils d’un modeste commerçant et d’une ménagère, échoués à Maferinyah (75 km de Conakry) voilà un quart de siècle, loin de leur Boulliwel (Mamou) natal.

Il manque, certes, des jambes à Boubacar Barry, mais pas d’admiration de la part des proches et amis que l’ont côtoyé et attribué, sans qu’il ne sache trop pourquoi, ce sobriquet de «Sanso», déformation de la prononciation du nom de Fernando Sancho (1916-1990). Un acteur espagnol de films westerns américains qui jouait souvent le crapuleux bandit mexicain, comme dans Django tire le premier (1967) ou encore Un pistolet pour Ringo (1965). Des films que «Sanso» n’a encore jamais visionnés.

A la place du colt de Fernando Sancho, Boubacar «Sanso» se sert, lui, d’un stylo pour analyser et décrypter l’actualité nationale et africaine sur son site, dont l’un des fondateurs n’est autre que Justin Morel Junior, l’éloquent ex-ministre de la communication du gouvernement Lansana Kouyaté (2007). Rencontre entre un communiquant chevronné et un aspirant journaliste passionné. Le résultat est une amitié soudée qui fait que le premier, par magnanimité, accueille le second sous son toit depuis juillet 2011. Il le «dépose» également au bureau, certaines fois. La pluie peut rouler des tonnerres désormais.

De ces amitiés cimentées dans la sincérité, Boubacar «Sanso» est un habitué. La convivialité du personnage y force.

Septembre 2000, faute de lycée à Maferinyah, le jeune homme débarque à Conakry, après sa réussite au Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC). Direction le quartier de Gbesssia où il se lie d’amitié avec Abdoulaye Diallo dont la famille l’adoptera et l’hébergera pendant 11 ans (septembre 2000-juillet 2011). Gratuitement. Puisqu’il est nécessiteux, mais surtout attachant.

Opiniâtre, convivial, attachant donc. Mais aussi doué. «Sanso » a du neurone. Il le prouve au compte du lycée Bonfi en 2002 au Baccalauréat première partie Sciences sociales, où il s’aligne deuxième de la République ! Un an plus tard, en 2003, il fait un peu moins en se classant 36ème de la République au Bac 2. Lauréat par deux fois, «Sanso» n’ira pourtant pas au Maroc comme les autres candidats «normaux». Handicapé et fils de pauvre, ça ne pardonne pas. Tu te fais «oublier», «parce que j’étais naïf peut-être », sourit-il.

Il se contentera, la mort dans l’âme, d’une inscription en sociologie à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry après sa réussite au défunt Concours d’accès aux Institutions d’Enseignement Supérieur. Pas parce qu’il tenait à aller au Maroc, non, mais parce qu’il avait opté pour la filière Droit avant d’être orienté, malgré lui, en Sociologie. Orientation qu’il ne regrette pourtant pas aujourd’hui. «Si c’était à refaire, je le referais». Puisque celle-ci l’a mené vers sa passion : la communication et le journalisme.

Un métier qui lui permet de s’évader, de partager, mais aussi de se retrouver dans son élément, son passe-temps étant le débat, son modèle Nelson Mandela pour la capacité incomparable de l’ancien leader de l’ANC à pardonner. Une qualité dont il a besoin au quotidien dans une société où les gens dits « normaux » n’éprouvent majoritairement aucun égard pour les handicapés. Ni dans la recherche de l’emploi, encore moins dans les transports en commun. Puisque «pour les gens normaux, handicap est égal à l’aideur, ce qui n’attire pas toujours de la sympathie» analyse «Sanso»

Celui qui a soutenu un thème de mémoire de 60 pages, en compagnie d’un ami handicapé, Diané Ousmane, sur le thème «Handicapés et emplois en Guinée : cas des diplômés des Institutions d’Enseignement Supérieur de Conakry » en sait quelque chose. Cela lui a permis de comprendre que les «personnes normales illettrées ont une conception inconsciente, culturelle du handicap. Elles ne cherchent pas à comprendre notre quotidien, notre vie». Cette catégorie-là est pardonnable. Par contre, les personnes lettrées, l’Etat en premier, qui en sont suffisamment informées, sont inexcusables» s’insurge «Sanso».

De même que pour l’emploi et la mobilité, il est conscient que la vie sentimentale des handicapés est encore plus compliquée. Même s’il aspire à fonder une famille. Juste deux conditions qui ne sont pas encore réunies : trouver la personne compatible et le minimum de matériel pour vivre.

On l’a vu, Sanso est un battant, il y arrivera non ?

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