Cinq choses que j’ai apprises de Fria, cité industrielle touchée, mais pas coulée !

Image d’époque de l’usine (Noel N.)

En séjour pour la toute première fois à Fria, dans le cadre de #BlogCampFria, un événement organisé par l’association Ablogui, je découvre cette ville, célèbre cité industrielle naguère prospère, aujourd’hui plongée dans le marasme. Je vous y emmène en visite expresse, en cinq étapes.

1. Une usine à l’origine

Ce sont elles que le voyageur qui arrive de Conakry aperçoit les premières : deux chaudières éteintes et trois barres d’immeubles décatis posées sur un plateau bauxitique. Ce sont les symboles de Fria, cité industrielle naguère florissante et illuminée au point d’être surnommée « Petit Paris ». L’état de ces installations symbolise aujourd’hui la décrépitude de Fria, une ville située à 160 km de Conakry, née il y a 57 ans autour de la première raffinerie d’alumine d’Afrique à l’arrêt depuis 2012.

La légende raconte que le nom Fria vient du Soussou « Firi » qui signifie « lianes ». Fria serait donc « l’endroit où il existe beaucoup de lianes »…

L’histoire, elle, enseigne que c’est à la fin des années 1950 que le village de Kimbo, de moins de 200 habitants, a cédé sa place à l’unité industrielle, Friguia, construite par un consortium amené par la française Pechiney. Dans la foulée, trois barres d’immeubles de neuf étages chacun sortent de terre pour abriter les quelques 1 200 travailleurs expatriés de l’époque. D’autres logements appelés « cités » seront créés pour loger tous les employés nationaux et africains.

Une ligne de chemin de fer pour évacuer l’alumine relie Conakry à Fria, un hôpital moderne, de nombreuses installations sportives et ludiques et une piste d’atterrissage voient le jour au bonheur des employés de l’usine, de leurs familles, et de tous les habitants de Fria qui bénéficient également de l’eau et de l’électricité en permanence.

Un petit coin de paradis dont s’enorgueillissaient les fils de Fria jusqu’à fin 2011, année à partir de laquelle l’usine commence à toussoter avant de s’arrêter net en 2012 à la suite d’une série de grèves des travailleurs demandant une revalorisation salariale.

Mais Fria, c’est Friguia. Entre 2 500 et 3 000 emplois directs et indirects dépendaient de l’usine, soit une masse salariale de près de 6 milliards de francs guinéens par mois. De quoi alimenter et faire vivre l’économie locale. L’arrêt de l’usine est donc à la fois un désastre économique et social pour les 120 000 « Friakas ». C’est le début de la descente aux enfers que l’on connaît.

  1. A Fria, le sport est roi

Fria constitue à coup sûr le porte-flambeau du sport en Guinée. Les sportifs de la ville sont présents à toutes les compétitions sportives nationales. Preuve éloquente, le porte-drapeau de la délégation guinéenne aux derniers J.O de Rio venait d’ici.

Héritage laissé par l’usine, toutes les disciplines sportives sont pratiquées à Fria : foot, basket, athlétisme, natation, judo, karaté, etc. Parmi les installations sportives, la cité compte une piscine olympique aujourd’hui asséchée, obligeant les nageurs à aller s’entraîner dans les eaux du fleuve Konkouré, à 7 km de là.

Un dynamisme sportif et culturel toujours vivant néanmoins.  Loin de l’image misérabiliste de la ville qui circule sur Internet et à Conakry depuis l’arrêt de l’usine. Sur place, j’ai vu plutôt des jeunes gens vivants, souriants, visiblement sains.

  1. Fria, fragile mais résiliente

La fermeture de l’usine a certes laissé un goût amer aux habitants de la cité d’alumine mais leur a également servi de leçon : c’est une grande erreur que de dépendre intégralement de l’usine. Les Friakas ont compris qu’ils sont chez eux, n’ont nulle part où aller et qu’il faut s’adapter à la nouvelle donne, être résilients. D’où la floraison d’ONG, de PME, des coopératives et des groupements (artisans, maraîchers, etc.) afin de vivre indépendamment de l’usine.

La multiplication des initiatives agro-pastorales a permis par exemple la création de huit fermes avicoles entre 2012 et 2017 avec entre 500 et 2 000 têtes chacune. Parallèlement, le savoir-faire accumulé des ouvriers de l’usine est mis au service des populations, Fria comptant parmi les meilleurs menuisiers métalliques du pays, les meilleurs électriciens, mécaniciens… et probablement les petits voleurs de matériels mécaniques et de carburants les plus futés, comme c’est courant dans la plupart des unités industrielles !

Un combat pour la résilience qui se joue également sur le front social et culturel. Une ONG, « Fria Relève-Toi », créée après 2012 par des ressortissants de Fria, multiplie les actions caritatives. Fin décembre 2016 elle a organisé un important festival de musique pour soutenir la ville et est à l’origine d’un superbe clip vidéo intitulé « Fria relève-toi » chanté par un collectif d’artistes guinéens parmi les plus célèbres du moment.

  1. Kaleta a apporté de l’eau au moulin

La réalisation de la centrale hydroélectrique de Kaléta, située une quarantaine de km en amont de Fria sur le fleuve Konkouré, a été une formidable bouffée d’oxygène pour la cité. Depuis 2015, la ville respire. Conséquence directe de l’arrêt de la raffinerie, l’électricité, et dans une moindre mesure l’eau, n’étaient plus fournies aux populations provoquant de graves remous sociaux.

Heureux hasard du calendrier, c’est au moment où le dernier groupe électrogène de l’usine s’arrêtait, interrompant ainsi le pompage de l’eau dans les robinets, que le courant de Kaléta a été lancé en août 2015.

Désormais l’électricité est fournie en permanence permettant ainsi de relancer le petit commerce de blocs de glaces que les femmes vendent aux vendeurs de poissons dans les marchés hebdomadaires alentours.

  1. Un espoir au goût de l’alumine

Le rêve que caressent tous les employés de Friguia est de voir de nouveau la fumée sortir des chaudières rouillées de la raffinerie. Cet espoir existe.

L’Etat guinéen et l’entreprise Rusal (exploitant de l’usine) ont trouvé un accord en avril 2016 selon lequel la production sera relancée en avril 2018. En attendant, des travaux de maintenance sont en cours pour dérouiller et dégripper les machines. La raffinerie redémarrera avec une production de 650 000 tonnes d’alumine l’an pour atteindre, à l’horizon 2026, plus d’un million de tonnes annuelles.

Aujourd’hui,  travailleurs, autorités, populations locales ont tous les yeux tournés vers cette échéance de 2018 avec l’espoir de voir de nouveau s’animer l’âme de « Petit  Paris » que les branchés de Conakry partaient visiter, sans visa, le temps d’un weekend. Mais tous sont conscients que rien ne sert plus jamais comme avant. Fria, forever !

Ci-dessous des images anciennes et actuelles avec les installations de l’usine et les barres d’immeubles (photos transmises par Noel N.)

 

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