Conakry-Boké : les écueils d’un voyage de deuil

Pont de Tanéné - Crédit photo: Alimou Sow

Pont de Tanéné – Crédit photo: Alimou Sow

J’ai de la famille, en deuil, du côté de Boké. Au siècle dernier, un arrière-grand-père maternel qui en avait marre de vivre de l’agriculture sur brûlis et d’un rudimentaire élevage domestique, dévala les montagnes de son Télimélé occidental pour s’essayer au petit commerce de noix de colas sur les terres de la Basse-Guinée. Les pérégrinations du vieux Sinny l’amenèrent à Boké où il déposa son baluchon au lieu-dit Kolia Sanamato, à une soixantaine de km du centre-ville, sur la Nationale Boffa-Boké. Il y fonda une grande famille. Un descendant de cet aïeul, un cousin, vient de mourir m’obligeant à effectuer le déplacement depuis Conakry pour présenter les condoléances.

Une semaine entière je tente de savoir, discrètement, de quoi est mort mon cousin. Satané Ebola n’est pas que mortel, il souille également l’intimité des morts. Bref, je finis par me rassurer sur la cause de son décès. Paré au voyage.

J’ai beau chasser l’idée superstitieuse de mon esprit cartésien – de plus en plus poreux -, elle persiste. En Guinée, il se raconte qu’un voyage de présentation de condoléances est périlleux, puisque comportant de graves risques d’accidents de circulation. Ou au mieux, à de nombreuses tracasseries sur la route. Aucune explication rationnelle, mais les sinistres exemples sont légion.

Durant mes cinq années d’études universitaires à Labé, j’ai pu compter, sur la route de Conakry, des dizaines d’accidents graves impliquant des personnes en voyage de présentation de condoléances ou qui transportaient une dépouille mortelle. Je l’ai moi-même échappé belle en septembre 2013 de retour de cette même ville où je m’étais rendu avec des amis pour saluer la mère de mon regretté ami, Boubacar Diallo. Un dérapage nous avait violemment projetés dans le décor. Plus de peur que de mal, mais ma malheureuse Peugeot 306 ne s’en est jamais remise m’obligeant à m’en débarrasser.

Je refuse évidemment de croire à cette superstition mettant tous ces accidents sur le dos du mauvais état des véhicules et des routes, ainsi que sur la conduite plus que suicidaire des chauffeurs.

Pour le présent voyage, trois éléments jouent en ma faveur : ma voiture est en parfait état (ce qui ne m’empêche pas de faire un checkup la veille), je serai au volant (bien que novice sur les longues distances) et surtout j’emprunterai la meilleure route actuellement en Guinée : la Route Nationale N°3 (RN3).

Cap sur Boké, à quelque 300 km au nord-ouest de Conakry, en compagnie de trois proches.

Je m’extirpe du capharnaüm de la capitale à grand renfort de klaxons et de furieux coups de volant. Contrairement à ce safari de mars 2013 sur Koba, sur la même route, j’ai le regard rivé sur la bande d’asphalte qui serpente à travers la végétation. Je ne puis profiter de toute la splendeur de la nature de la Basse-Guinée en ce mois de novembre finissant.

Tout baigne jusqu’à l’entrée de la localité de Tanéné, près de Boffa, où la fameuse superstition me flanque un premier frisson. A Tanéné, quatre ponts métalliques successifs, hauts d’une quinzaine de mètres, enjambent le fleuve Konkouré en forme de nœud à ce niveau. Les ouvrages datent des années 1960 à la faveur de la construction de la première usine d’alumine en Afrique dans la ville de Fria, aujourd’hui à l’agonie à cause de l’arrêt de l’unité industrielle.

Quelques jours plus tôt, un poids lourd fou chargé de fer à béton et de ciment s’est fracassé sur le premier pont ébranlant dangereusement sa structure. Le conducteur du camion-remorque aurait été coupé en deux par la violence de l’impact qui a réduit sa cabine en une bouillie de métal. A l’aide d’énormes barres de fer, des ouvriers s’échinent à remettre le pont en état. Aucun camion ne passe. Un énorme bouchon s’est formé en travers et de part et d’autre des trois autres ponts. Des vendeuses de Mâalé Gâteau sillonnent la file de véhicules usant leurs cordes vocales pour écouler leurs beignets.

L’arrêt forcé me permet de faire un terrible constat : les messages de prévention et de sensibilisation contre Ebola s’arrêtent aux portes de Conakry ! Ici, on se mêle et s’entremêle dans des étreintes insouciantes, aux antipodes des mesures préventives ressassées à travers les médias dans la capitale. Femmes et enfants, jeunes et vieux sont entassés avec des poules et autres ballots dans des cadavres de minibus qui ahanent sur les pistes rurales. Pourtant Boffa a connu Ebola ! Devant un tel spectacle, mon tube de gel antibactérien parait bien dérisoire…

Après une heure et demie d’embouteillage, nous réussissons à traverser. La route est de plus en plus rectiligne. Je me permets même un 120km/h au compteur avant que, tel un radar, l’image d’une carcasse de véhicule quatre roues en l’air sur le bas-côté de la chaussée ne vienne me rappeler à l’ordre.

Quelques kilomètres après Boffa, un panneau indique, à gauche, la direction de la magnifique plage de Bel-air. Au beau milieu de l’embranchement, le cadavre d’une biche balance en l’air sur un piquet. Elle est à vendre. Un de mes compagnons, l’eau dans la bouche, veut l’acheter contre vents et marées. J’oppose un refus catégorique. Tout le monde dans la voiture m’en veut et dément l’explication selon laquelle la viande de brousse pourrait véhiculer le virus Ebola. A court d’argument sur ce point précis, je fais observer que de toutes les façons j’entends respecter la mesure interdisant la vente, l’achat et la consommation de viande de brousse. On maugrée que je suis compliqué, que je me prends pour un Blanc. J’encaisse, mais pas de gibier dans ma bagnole. On passe.

Sur le chemin de retour après la furtive présentation des condoléances, plus de biche au carrefour. Un voyageur l’a emportée. Je pousse un discret ouf de soulagement.

A Tanéné, le bouchon s’est allongé sur près de 6 kilomètres. Une véritable opération escargot a lieu sur les ponts métalliques alors que le soleil décline à l’horizon. Des voyageurs harassés pestent sans succès.  « C’est quoi ce bordel ? Comment peut-on laisser perdurer une situation si désastreuse depuis près d’une semaine ? » lance une femme visiblement hors d’elle.

Les vendeurs à la criée et les conducteurs de taxis-motos, qui font le relais, profitent pleinement du marché improvisé qui s’est créé. Nous faisons la queue pendant trois heures d’horloge. Un chauffard nerveux vient heurter mon pare-chocs de plein fouet, y imprimant une horrible éraflure. Brusque montée d’adrénaline. J’enrage. Il s’excuse platement. On parvient à me calmer au bout de quelques minutes.

La nuit est déjà tombée depuis deux heures. La conduite devient de plus en plus dangereuse sur la route de la capitale avec les camions qui roulent à tombeau ouvert aux virages en épingle. Concentration maximale en dépit du petit énervement de tout à l’heure. Sans incident majeur, nous atteignons Conakry aux routes cahoteuses.

Sur les hauteurs du quartier de la Cimenterie, un embouteillage pire que celui de Tanéné s’est formé. Des conducteurs indisciplinés sont sortis de la file pour aller s’agglutiner sur une colline bloquant tout passage. On inhale des volutes de poussières mélangées aux gaz des pots d’échappement des heures durant avant qu’une âme charitable ne nous montre une échappatoire inespérée.

Je rentre à la maison en un morceau, certes, mais encore plus hanté par la fameuse croyance sur les voyages de condoléances.

Repose en paix cousin.

7 Commentaires

  1. J’adore. (Comme toujours d’ailleurs). De la première lettre au dernier point, un récit palpitant qui tient en haleine. Welcome back, tu nous avais manqué. 🙂

  2. Slt lim, suis d’accord avec toi que l’Afrique a ses valeurs négatives mais il faut pas les négliger, merci et bon courage.

  3. En Guinée, tout voyage est presque un rdv avec la chance. Les routes sont mauvaises, avec des trous que seuls les habitués connaissent, les taxis bourrés au-delà de leur capacité et des chauffeurs qui ne respectent aucune disposition du code de la route.

    Si la chance se souvient de son engagement, il n’y a pas de problème. Autrement, trop fréquemment malheureusement, le voyageur fait la fin de ce chauffeur du camion-remorque.

    Du temps de Fory Coco, des militaires ont failli m’embarquer pour avoir des photos du fleuve dont vous parter dans ce billet. Pourtant, la Guinée a bel et bien des services pour la promotion du tourisme!

  4. « J’étais sur la route toute la sainte journée… », merci Alimou Sow pour ce récit si bien écrit. Contente que tu sois bien rentré. Tu devrais créer un site original qui pourrait s’appeler comme le fameux site de covoiturage BLABLA CAR, pour que ces périples qui en disent long sur le quotidien de tes concitoyens parviennent jusqu’à nos oreilles de nantis du goudron et autres rond-points si joliment paysagers à grand frais qu’une biche pourrait venir s’y promener !
    Commentaire publié sur ma page FB.
    Merci pour le covoiturage vrtuel, félicitation au conducteur

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