Conakry, manger une pizza par temps d’Ebola

Pizza - crédit photo: CSMB

Pizza – crédit photo: CSMB

Conakry, samedi après-midi. Accoudé à la balustrade d’un balcon, je contemple et écoute les pulsions de la ville, vaste puzzle aux pièces violemment disloquées. Loin là-bas, dans le ciel pourpre de Kaloum, le soleil, d’un pas hésitant, s’en va se coucher dans une mare de métal fondu. L’ombre des cocotiers qui bordent la côte s’étire et ondoie sous l’effet de la brise marine chargée d’odeur saline. Peu à peu, un voile noir recouvre les quartiers de la capitale qui retrouvent progressivement un calme inquiétant. Le ciel gronde, un chien aboie au loin, le klaxon tympanisant du train minéralier retentit. Pourtant, c’est décidé, ce soir j’irai manger une pizza.

Ce n’est pas tant le goût tropicalisé de cette spécialité d’origine italienne qui me manque, mais l’envie de mettre le nez dehors et rompre avec ce quotidien de plus en plus monotone se résumant en auto-boulot-dodo. C’est aussi l’occasion de briser les chaînes de ce confinement physique et mental que la tragédie Ebola nous a imposé depuis six mois, à notre corps défendant.

Justement, sur le front Ebola, les nouvelles ne sont pas bonnes. Les statistiques grimpent. L’épidémie se répand, les foyers se multiplient à travers le pays. La fièvre monte gravement. Au Sud, l’obscurantisme a pris le dessus par endroits. A N’Zérékoré, un village jusque-là inconnu du grand public, Womey, est tristement entré dans l’Histoire. Huit membres d’une équipe de sensibilisation y ont payé de leur vie l’ignorance et la bêtise humaines. Mon indignation est sans nom.

Vu de l’intérieur, le pays est comme ostracisé. Le vrombissement des avions dans le ciel de Conakry a considérablement diminué. Les étrangers ont fait leurs bagages, désertant les zones minières, les hôtels, les restos et … la bande passante sur Internet ! Depuis quelque temps, la connexion est devenue étonnamment fluide. Les téléchargements sont lénifiants.

Vu de l’extérieur, sous le prisme des médias – nouveaux et anciens – toute la Guinée n’est qu’un océan d’Ebola. Beaucoup se sont barricadés de peur d’être contaminés. L’amitié, la solidarité et la convivialité ont laissé place à la suspicion et à la stigmatisation. Ebola va certainement faire son entrée dans les cursus de formation en relations internationales. L’épidémie a ouvert un nouveau chapitre pour cette discipline.

Pourtant, nous vivons. Le cœur de Conakry palpite. Toujours le même chaos sur les deux principaux axes routiers : les mêmes taxis jaunes indélicats, les mêmes cadavres de Magbana chargés à ras bord, le même joli vacarme qui rythme la vie des habitants de ma capitale avec les klaxons qu’on pousse à fond, les invectives, les aboiements des Coxeurs qui arrondissent leur fin de journée par de petits larcins sur les passagers. Les marchés sont bondés, les cafés animés. Les rumeurs et les ragots, l’essence même des Conakrykas, vont bon train.

Mais les habitudes se bouleversent. Dans les milieux intellectuels, on se serre de moins en moins la main privilégiant les salutations à distance. Le chlore, le savon, l’eau de javel et le gel antibactérien sont devenus des compagnons de tous les jours. A chaque endroit public son seau de solution chlorée. Jamais les Guinéens ne s’étaient autant lavé les mains. Résultat : Ebola a chassé le choléra. Pour l’instant.

Dans les hôpitaux, la méfiance et la peur se sont installées. La résignation aussi, car tout le monde n’est pas logé à la même enseigne.

Quand, de passage au marché de Matoto, je vois chaque jour ces femmes pataugeant dans la fange, plus préoccupées à vendre leurs fruits et légumes pour nourrir leur famille qu’à l’application d’une quelconque mesure d’hygiène, ma conviction selon laquelle c’est « Dieu qui protège » se raffermit.  S’assoir sur un tas d’immondices et tremper ses doigts dans une solution chlorée pour manger des boulettes de poisson infectes est une scène ubuesque que j’observe presque tous les jours. Une scène de théâtre délirante jouée en temps réel.

De toute façon, avec ça, on ne pouvait pas y échapper: c’était soit Ebola ou choléra. Dieu qu’on aurait préféré ce dernier si seulement on avait eu le choix …

Je décide donc d’aller manger une pizza, en compagnie de madame et de quelques amis que j’ai réussi à embarquer dans mon bateau. Direction, un petit restaurant de la haute banlieue. Le voile noir qui recouvre la ville est de plus en plus épais. Le resto, alimenté par un groupe électrogène, apparaît comme un îlot de lumière au milieu de l’océan d’obscurité.

L’endroit, fleuri, semble propret et même coquet. A l’entrée, trône le fameux seau d’eau chlorée. Lavage de mains obligatoire supervisé par un vigile baraqué. Sur des chaises en plastique, dans la pénombre des néons installés sur une terrasse, de jeunes couples murmurent au-dessus d’un poulet aux frites. Etonnamment, il y a du monde. Joyeux. En fond sonore, discrètement, des haut-parleurs distillent du zouk antillais et des airs locaux. On s’installe autour d’une longue table.

J’esquive la carte que me tend le serveur ayant une idée préméditée de ce que je suis venu manger. Au bout de quelques minutes d’attente, notre table se remplit: assiette de charwarma, poulet aux frites, brochettes de viande, brochettes de lotte … et bien sûr ma pizza ronde. Une napolitaine réadaptée, délicatement posée sur une rondelle de bois emmanchée. Classe ! Je la dévore avec boulimie, me pourléchant même les doigts trempés de la petite sauce épicée qui l’accompagne.

A côté, les cuisses de poulet sont désossées dans un macabre cliquetis de fourchettes et de couteaux. On se taille une bavette. J’évite soigneusement le sujet Ebola. On s’envoie une tonne de vannes sur des thèmes moins déprimants. Les filles rigolent aux larmes.

Deux heures après que la pizza se soit reposée dans mon estomac, un crachin vient nous rappeler que nous sommes en saison de pluies. Avant la séparation, les filles tiennent à respecter la tradition des sorties : les mecs se partagent la douloureuse pendant qu’elles sortent les smartphones et se tapent des selfies à qui mieux mieux. Le résultat ce sera demain, sur Facebook. Bonne nuit et bonne digestion.

8 Commentaires

  1. Quelle belle écriture! En vous lisant Alimou je me réjouis que l’existence des NTIC permettent aux talents cachés d’éclore. Mais, je me demande si elles ne sont pas entrain de nous priver d’auteurs d’excellente qualité qui auraient pu enrichir la littérature de notre pays, voire de l’humanité.

    Comme à l’étranger, souvent on se demande comment les gens vivent avec Ebola en liberté non surveillée, je vais encore proposer de publier un extrait de ton merveilleux billet sur mon réseau: http://fr.globalvoicesonline.org

    Chapeau!

  2. Très belle plume, c’est agréable de vous lire et de voir qu’il existe certaines « lumières » dans cet océan de médiocrité qui prospère dans ce bled!!!

    Bien à vous.

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