Lettre de chagrin à ma mère

Ma mère -

Adama Oury Sow 1944 – 2012

Ma très chère petite maman,

En ce 21 mars, comme chaque 21 mars, j’aurais aimé avoir le talent du poète Senghor pour me souvenir de toi dans une ode aux vers perlés d’amour et de tendresse. J’aurais voulu posséder la prose de Camara Laye pour te décrire, en des mots si simples, l’incomblable vide que tu as laissé. Hélas ! Je me contenterai de ma plume effilochée de blogueur pour te griffonner ces quelques lignes empreintes de chagrin qui consume mon âme depuis 24 mois.

Maman, voilà deux ans que tu es partie. Tu reposes à jamais à Fârâto, en terre gambienne, où le 21 mars 2012, par une  belle fin de journée ensoleillée, nous t’avons accompagnée à ta dernière demeure. Je n’oublierai jamais cet instant pathétique où, le tout dernier à quitter le cimetière, je jetai un dernier regard sur ta tombe recouverte de terre ocre sachant que je ne te reverrai plus.

Les voies du Seigneur sont vraiment impénétrables : naître dans les confins de Télimélé, en Guinée, et aller se reposer pour toujours au cœur de la Gambie.

J’ai séché mes larmes pour pleurer de l’intérieur. Mon cœur saigne. J’ai compris que rien, même pas la  mort, ne peut entamer l’amour d’un fils pour sa mère et sans doute, vice-versa. La mort t’a ôté de mon regard pour te replacer dans le sarcophage de mon cœur où tu vivras tant qu’il palpite. Jamais nous n’avons été si proches Nênè!

J’ai compris aussi qu’une mère c’est comme le bonheur : on l’apprécie quand on l’a perdue. Je te regrette beaucoup maman même si, comme le recommande notre religion, je rends grâce à Allah qui m’a gratifié le bonheur de grandir aux côtés de ma mère, contrairement à toi qui a perdu la tienne dès la naissance. C’est dur de perdre une maman.

Dans cette épreuve  du deuil, du chagrin et de la mélancolie, j’essaie d’avancer, de me rendre utile pour mériter ta confiance et ta fierté. A chaque fois que je lève les yeux dans le ciel, où tu te trouves dans la félicité de Dieu, j’ai peur de croiser ton regard réprobateur pour la moindre incartade.

Maman, je suis devenu un homme. Ton « taureau », comme tu te plaisais à me valoriser exagérément – mon aspect fluet me rapprochait plutôt d’un taurillon non ? –, se bat dans des corridas à la dimension de tes espérances. Je me porte bien, je travaille, je bouge, je blogue, je blague. Grâce à Dieu, par tes bénédictions.

Je suis devenu un homme, disais-je. Ton fils s’est marié maman ! Une petite princesse venue de Télimélé-ville. Elle s’appelle Ramatoulaye. C’est encore un petit poussin que je prendrai dans mon sein avec toute la délicatesse dont j’ai héritée de toi. T’inquiète.

Dommage que tu ne sois pas là pour orchestrer les préparatifs de la célébration du mariage civil qui pointe à l’horizon. Dommage que tu n’aies pas été là pour régler les détails du mariage religieux célébré au tout début de cette année. Je sais tout l’aura que tu aurais tenu à imprimer à ces évènements. Je vois ton empressement à diffuser la nouvelle auprès de tes amies qui me fendillent souvent le cœur en me rappelant vos meilleurs moments ensemble. Le plus dur pour moi, c’est de retourner à Pountougouré sachant que je ne vivrai plus l’instant magique d’être accueilli par toi; sentir ton odeur de femme rurale parfumée au cambouis et à la bouse de vache.

Maman, le jour où j’ai signé mon premier contrat à durée indéterminée, j’ai écrasé une larme. J’étais déchiré entre la joie du nouvel employé et le chagrin d’être orphelin de mère. Tu n’as pas pu profiter des fruits de l’arbre que tu as planté et arrosé de ton sang et de ta sueur. Tu t’imagines tout le bonheur que j’aurais éprouvé de te voir rentrer des lieux saints de la Mecque à mes frais ? Tu en rêvais, je voulais le réaliser mais le destin s’est interposé.

Loin de moi la volonté de te payer (pourrais-je jamais ?), mais ça aurait été une manière de te prouver que tes efforts n’ont pas été vains.

Je sais les conditions dans lesquelles tu nous as élevés. Comme toutes les mères de notre contrée, tu as trimé. Tu t’en es allée le dos voûté, non pas sous le poids de l’âge à 68 ans, mais sous l’effet du dur labeur des travaux champêtres et de la vie de femme au foyer. Les corvées d’eau aux aurores sous la rosée, les matins secs et frisquets de fin d’année, le potager à entretenir, la tapade à bichonner, la cuisine à faire, les gamins et les bêtes à nourrir et à surveiller… Bref, être femme au village c’est savoir être à la fois au four et au moulin. C’est consacrer tout son temps aux autres sans en avoir suffisamment pour soi-même. C’est de l’altruisme!

Je garde encore l’image de ces femmes rentrant des champs, trempées jusqu’aux os, un fagot de bois en équilibre sur la tête. Souvent la faim dans le ventre. Ce n’était pas que la fumée dans les cases qui rougissait vos yeux, mais aussi l’épreuve de la vie. Comment garder la ligne, être belle et raffinée dans ces conditions ? Votre beauté est interne, celle externe vous a été volée.

Je suis conscient que si ma peau est lisse aujourd’hui, c’est parce que la tienne a été rugueuse maman. Si la paume de mes mains est spongieuse, c’est parce que celle de tes mains était  couverte de callosités au contact du pilon, de l’herbe et de la houe. Pour prouver aux autres ce que je sais faire, je leur fourbis un papier appelé CV. Toi, il te suffisait de tendre la main où étais écrit le livre d’une existence aguerrie sur le champ de bataille de la survie.

Tu nous as élevés dans la pauvreté matérielle mais dans le respect et la dignité. Tu n’imagines pas le bonheur et la fierté que je tire de mon éducation et de la ligne de conduite que tu nous as tracée, mes frères et sœurs et moi.

Nous te remercierons et te béniront jusqu’au jour où, Dieu dans sa mansuétude, nous réunira tous ensemble au Jardin d’Eden.

Repose en paix Nênan Adama Oury.

Je t’aime <3>

27 Commentaires

  1. Que l’âme de notre chère Maman repose en paix. Puisse Dieu lui accorder son Paradis éternel, Amiina.

  2. merci Alimou Sow d’avoir partager ce que tu as au fond de ton cœur avec nous. je sais que tu n’es pas Senghor ou Camara Laye mais tu est Alimou SOW le grand blogueur que des centaines de milliers ou de millions de personnes a travers le monde aiment lire et j’en doute pas une seconde que ces deux écrivains que tu as cité sont fiers de savoir qu’ils ont un héritage comme toi. j’ai pas les mots …

  3. Comme le disait l’autre, « L’homme suit son destin ». Le plus important, c’est de se souvenir d’elle(s)à tout moment de notre vie sur terre. Continuer à implorer la grâce divine pour le repos de leur âme dans le Paradis. Paix à leur âme. « Elles étaient comme nous, nous sérions comme elles ».

  4. Wa Nènè alaa Alimou mi ronkou fankoudè. Inah nillahi wa inna ilaihi radjii oun. Seul Dieu a le pouvoir de séparer la mère de son enfant.

  5. Plus qu’une lettre, ceci est un appel… ou un rappel: la maman, c’est notre vie. Nous lui devons TOUT!
    Je suis sincèrement touché par cette lettre. Merci de l’avoir écrite Lim.
    Repose en paix Nênan Adama Oury. Et longue vie à toutes les mamans.

  6. j’ai lu ton billet avec beaucoup de chagrin. c’est tres dure de perdre un être si cher a soit. nos parents sont tous pour nous et particulièrement nos mères, elles sont tous pour nous, elles sont prête a sacrifier leur vie, leur bonheur pour nous. pour elles, ce qui compte c’est la réussite de ses enfants. Lims, je comprend ce que tu peu ressentir en ce moment, sache que nous sommes là, tu a tous notre soutien! que son ame repose en paix

  7. Alimou, j’ai les larmes aux yeux… Je suis vraiment touchee par ces mots qui me penetrent tout au fond du coeur… C’est dur de perdre une maman mon cher… Mais personne ne peut contre la volonté de Dieu… Alors je me rejoingnerai a toi a jamais pour se souvenir d’elle dans mes prieres. C’est aussi ma mere malgres que je l’ai pas connu, grace a l’amitié, L’amour et l’attention qu’on a l’un pour l’autre… Que l’ame de notre chere Nene repose en paix dans le paradis eternel de Dieu. Ameen

  8. Vraiment pathétique. Mais,Selon la religion,elle sera toujours heureuse de ta reussite. Elle na pu aller a la Mecque a tes frais mais n’oublie pas que tes prières la rendront heureuse…

  9. Mon cher Alimou,c’est un bel hommage que tu rends là à ta mère. Ayant moi-même perdu la mienne, je ne peux que comprendre et partager ton chagrin qui, même avec le temps, ne peut s’effacer. Mais je suis sûre d’une chose, elle aurait été très fière de toi pour tout ce que tu as accompli et accompliras. Ses efforts et ses enseignements n’auront pas été vains. C’est ce qui me fait tenir le coup. Courage cher ami. Ta mère repose en paix maintenant.

  10. mon Dieu Alimou j’ai les larmes qui coulent mon cher ami , qu’elle belle hommage que tu puisse rendre a nene???
    du paradis d’ou elle te regarde elle est vraiment fiere de toi…
    suis emue du faites qu’elle na pas pu profiter de ta reussite, mais nos prierrse lui suffirons largement mon cher…

  11. Je compatis à ta douleur Alimou que l’âme de ta défunte maman repose en paix. Ta lettre me touche énormément. bon courage à toi et soit fort.

  12. Merci Alimou pour ce billet, je sais que tu as écrit cette lettre de chagrin pour ta chère
    Maman,pour la mienne aussi et pour toutes nos mères ; que le bon
    DIEU les accueils dans le paradis éternel, je sais combien de fois
    C’est difficile de perdre une mère car c’est la période que j’entrains
    De traverser.
    Une fois de plus merci alimou je ne manquerais pas à relire encore et
    Encore ce billet dès que l’occasion se présente.
    À tout ceux qui ont encore une maman en vie profitez-en.!
    Merci alimou!!

  13. Que l’âme de notre chère mère repose en paix. Je formule la même prière en faveur de ma mère que je perdis en novembre 1996, alors que j’étais en 3e année de l’école primaire. Mon frère Alimou, je préfère pleurer le chagrin décri par tes mots que d’apprécier la qualité de ton billet. J’en suis certain d’avoir l’occasion dès le prochain article d’apprécier la beauté, devenue caractéristique essentielle de tous textes. Mais pour l’instant, le bon sens me commande de t’être solidaire et de pleurer cette occasion de tristes souvenirs. Que le Tout Puissant Allah accueille l’âme de nos mères dans son paradis céleste. Amine

  14. Oh Alimou! Ce billet est plein d’amour, riche d’amour, bourré d’amour. Tu sais, en te lisant, j’ai eu les larmes aux yeux. Tu décris si bien cette disparition qui laisse à jamais un vide dans la vie. Courage. Je sais que de là où ta maman se trouve, elle te protège et te guide. La disparition est inévitable. C’est en fait ça la mort. Ca fait très mal. Mais moi, je me dis qu’on apprend à vivre avec cette douleur. Courage!

  15. Notre mère est certainement la personne que nous aimons de plus, mais on ne se rend compte de l’amitié que nous avons en vers elle que lorsqu’elle n’est plus là. chers amis lecteurs, je vous pris de bien vouloir manifester notre sentiment en vers nos mamans avant qu’elles nous quittent.

  16. Wa néné alla, merci d’avoir rendu hommage a ta maman chérie et a toute nos mères, que son âme repose en paix amen.

  17. Wa néné alla, merci d’avoir rendu hommage a ta maman chérie et a toutes nos mères, que son âme repose en paix amen.

  18. C’est très beau Alimou… Je ne peux m’empêcher de penser en lisant ce texte à une autre (grand)mère qui m’était chère et qui sentait aussi la vache :)Pourtant elle était belle dans mes yeux. Mais je ne suis pas d’accord, on peux se rendre compte de la valeur des gens qu’on aime avant qu’ils partent, comme du bonheur d’ailleurs. Alors profite bien du (des) tiens pour la rendre (encore plus) fière de toi!

  19. A toutes et à tous, je vous remercie infiniment et du fond du coeur pour votre solidarité, votre consolation et vos message touchants et plein d’amour. Aimons-nous nos proches de leur vivant, puis après. Dieu nous garde et nous donne la santé. Peace and love.

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