Covoiturage Bruxelles-Paris : quand les fraudeurs prennent le volant

Dans la Ford - crédit photo: Alimou Sow

Dans la Ford – crédit photo: Alimou Sow

Le « covoiturage ». Joli néologisme désignant l’utilisation d’une même voiture particulière par plusieurs personnes effectuant le même trajet. Ce mode de transport permet d’alléger le trafic routier et de partager les frais. Trouvaille à la fois économique et écologique. Désormais, des applications mobiles rendent la pratique ludique. Il est possible de choisir son trajet, réserver une place et même payer son frais de transport en quelques clics.

A l’occasion d’un voyage Paris – Bruxelles, j’ai voulu tester le covoiturage. Manque de pot, je suis tombé sur des magouilleurs durs à cuire.

Dimanche 10 h 30, gare du Midi au cœur de Bruxelles. Le thermomètre affiche zéro degré. Ressenti : -2, à cause du vent qui souffle. J’ai des acouphènes dans les oreilles et les mains transies. Un colosse de près de deux mètres, la tête à moitié enfoncée dans un bonnet rayé, m’intercepte.

« Paris ?

–          Oui.

–          C’est par ici, venez. Donnez-moi votre sac. »

Aidé d’un autre gaillard, mon interlocuteur – j’apprendrai plus tard qu’il se fait appeler Adolphe – entrepose mon sac à l’arrière d’un véhicule garé à l’angle des deux rues. Il m’annonce qu’il ne reste que trois personnes et que nous allons bientôt bouger pour Paris. Génial, je vais pouvoir voyager en dépit du fait que le covoitureur que j’ai réservé via l’application mobile a annulé son voyage in extremis. Ici, pas la peine de faire de réservation en ligne. Les gars sont prêts à tout moment. En somme, la « solution gare du midi » est tout bénef. Enfin, a priori.

Première déception : le tarif : 30 euros le trajet Paris – Bruxelles ! Contre 20 euros à travers l’application, y compris les frais de réservations (on peut trouver même moins cher). Devant mon étonnement, Adolphe se montre ferme, mais joue les gentils. Il nous offre un café, mon accompagnateur et moi, en attendant le départ.

Dix minutes plus tard, le véhicule est complet. Une, deux, trois, quatre…  neuf personnes y compris le conducteur Adolphe ! La porte coulissante de la Ford Transit se referme sur nous. Cap sur Paris. Personne ne semble être choqué de notre inconfort accentué par l’intérieur de la camionnette complètement en rade. Pas plus que moi ; j’ai vu pire sur les routes d’Afrique. Tant pis. Chacun fourre son nez sur son mobile. Ce n’est pas ce matin qu’on va socialiser…

Ma voisine de siège est pendue au téléphone depuis une heure. Elle roucoule, sans doute avec un mec qui passe son dimanche sous la couette.  Le conducteur a la bonne idée de détendre l’atmosphère avec de la musique congolaise (RDC). Soukouss. Roumba. Il maîtrise les refrains de toutes les chansons qu’il imite en avalant des gâteaux roulés dans une feuille d’aluminium posée sur le tableau de bord à portée de main.

J’ai compris que notre voyage risquait de partir en couille lorsque, à la première station d’essence, Adolphe demande à trois passagers de le régler afin qu’il puisse faire le plein de carburant. C’est pas bon signe ça, me dis-je intérieurement. Mais bon, comme on est en Europe…

Après une heure et demie de trajet, le chauffeur annonce une pause pipi de 5 minutes à une station-service en territoire français. Il en profite pour demander aux autres passagers de s’acquitter de leurs frais de transport en toute discrétion. Il empoche 150 euros. On remet les gaz.

L’autoroute du Nord est fluide. Le regard rivé sur l’asphalte, notre Adolphe siffle les refrains en dodelinant de la tête. Deux kilomètres après le second péage, un bruit bizarre se fait entendre de la voiture. Adolphe se rabat et se gare pour vérifier. Lui et moi mettons pied à terre. Un tour et mes soupçons se confirment : crevaison de la roue arrière gauche.

« Tu as au moins une roue de secours ?

Non, je n’en ai pas » ! J’ai d’abord pensé qu’il ironisait sur ma question débile jusqu’à ce que je l’entende pousser un juron en Lingala, « Mama nan ngaï », les deux mains croisées sur la tête. On est mal barré. La nouvelle fait l’effet d’une bombe dans la Ford d’où l’on s’extirpe l’air hébété. Les reproches pleuvent sur Adolphe qui encaisse sans broncher.

Pour notre sécurité, le chauffard est prié de traîner le véhicule jusqu’à la bande d’arrêt d’urgence située quelques mètres plus loin et de poser le triangle de présignalisation. L’Adolphe n’a pas de triangle de présignalisation! Pas même de crique pour soulever le véhicule, encore moins de clé de roue pour démonter celle-ci. Et quelqu’un de sortir cette comparaison : « Même les charrettes tirées par un âne en Afrique valent mieux que ça », en désignant du menton notre vaisseau amiral Ford Transit. Nous sommes à exactement 42 kilomètres de Paris, bloqués sur l’autoroute A2 sans solution en vue.

La tension monte. Le conducteur indélicat est sommée de nous trouver une solution dare-dare. Le gars est tellement imprudent qu’il n’a même pas de crédit sur son téléphone pour joindre ses comparses. On lui prête main forte. « Allô Pépé… Okenda Wapi… Bruxelles ? Oh là là !!! » Il raccroche le téléphone, le visage déconfit, et répète sans cesse : « Matata, Matata ».

L’angoisse d’Adolphe grimpait à mesure que le temps passait. Huit passagers dans un véhicule déglingué et dépourvu de tout, faisant du transport illégal de personnes… il avait bien des raisons de s’inquiéter avec toutes ces forces de l’ordre qui se promènent, un couteau entre les dents, après les attentats contre Charlie Hebdo.

Après une heure trente minutes d’attente, un de ses copains vient nous transbahuter à Paris, Porte de la Chapelle. Entre-temps, d’autres covoitureurs avaient déjà appelé des proches pour venir les chercher.

Le covoiturage est un bon plan pour voyager à moindres frais. Malheureusement, des fraudeurs se sont engouffrés dans la brèche, profitant des failles du système. Au détriment des usagers. En France la loi punit lourdement le transport illégal des personnes (trois ans de prison et 45 000 € d’amende), mais rien n’empêche quelqu’un de transporter des personnes dans sa voiture. Ce qui est interdit, c’est de les faire payer au-delà des droits de péage et des frais de carburant.

Bon bref, c’est assez flou pour décourager des types comme Adolphe qui peuvent se taper jusqu’à deux aller-retour Paris-Bruxelles par jour, à raison de 240 euros par voyage. Sortez vos calculettes pour voir combien ils peuvent gagner par mois.

 

6 Commentaires

  1. Arf… Pas de bol sur ce trajet :/
    Je suis moi même un gros adepte de covoiturage, mais sur le site de covoiturage, histoire de partager les frais et de ne pas être seul en voiture. La plupart du temps j’y rencontre des gens très sympa

  2. « Co-voiturage », ce sont carrément des chauffeurs taxi privé oui, et des pas très bon, comme Adolphe.
    Comme on ne se refait complètement! Sacré balade, si je puis dire.

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