La Guinée ou le supplice de Tantale

Supplice de Tantale - catimini

Supplice de Tantale – catimini

Tard dans la nuit quand nous veillions et que je me blottissais contre elle, glacé par les hululements du hibou perché dans les branchages du bois qui jouxtait notre village de montagne, feu ma mère me disait souvent : « Alimou, Dieu n’a pas dit que le maudit n’aura pas son basin, mais il ne le portera point ». Je mis du temps, beaucoup de temps à percer le sens de cette citation qui me paraissait à la fois énigmatique et si absurde.

« Comment pourrait-on avoir un joli basin et ne pas pouvoir le porter, surtout pendant les jours de fête ?», était la question qui hantait mon esprit enfantin sans que ne je n’eusse le courage de la lui poser de peur de la contrarier ou de paraître idiot à ses yeux et de compromettre ainsi notre complicité cimentée par la haute estime qu’elle avait de moi.

Ce n’est que bien plus tard, quand mon esprit a commencé à se raffermir au contact des premières sourates du Saint Coran et que les leçons de géographie basiques de M. Diallo, notre maître d’école, balayèrent ma conviction selon laquelle les limites de la Terre s’arrêtaient à Sogoroyah – le plus lointain endroit que je connaissais à l’époque -, eh bien c’est à peu près à ce moment-là que je compris tout le sens de la parole proverbiale de ma mère. « Dieu n’a pas dit que le maudit n’aura pas son basin, mais il ne le portera point ».

En personnifiant, je trouve que le pays que j’habite pourrait être ce « maudit » du dicton. Il est indéniable que la Guinée est une jolie femme à laquelle Dieu a donné un basin si riche que chaque millimètre carré de son tissu aurait été capable de faire baver d’envie Crésus en son temps. Des parures de toutes sortes qui sommeillent encore dans les tiroirs du Temps en attendant de trouver la bonne combinaison pour les ouvrir.

Les plus éloquents ont puisé dans les tréfonds de la métaphore pour affubler de la Guinée les qualificatifs les plus flamboyants : « Rivières du Sud », « Scandale géologique », « Château d’eau de l’Afrique », « l’Afrique en miniature », etc. Des titres ronflants dont on se gargarise depuis plus de 50 ans et qui laissent un gout métallique dans nos grandes gueules affamées, aphteuses et baveuses.

La réalité crève les yeux : la Guinée est tout simplement un scandale. Ni géologique, ni humain. Mais un scandale tout simple, au sens premier du terme.

Nous, habitants de ce pays dit « béni des dieux » sommes à l’image de Tantale, ce personnage cannibale de la mythologie grecque puni à souffrir un triple supplice. Placé au milieu d’un fleuve, Tantale, malgré sa soif lancinante, ne peut boire son eau qui lui arrive pourtant jusqu’au menton. A chaque fois qu’il baisse la tête pour prendre une gorgée, le niveau de l’eau baisse. Affamé, des arbres aux fruits murs l’entourent. Dès qu’il étend son bras pour en cueillir un, le vent qui souffle et qui lui rapproche les branches s’arrête. Le comble est qu’un énorme rocher tenu en équilibre au-dessus de sa tête menace de se détacher et l’écraser à tout moment.

Transposons ce mythe dans notre réalité quotidienne de Guinéens et constatons l’effroyable similitude des faits.

Le bassin fluvial guinéen constitué d’une centaine de cours d’eau mis de côté, des spécialistes affirment que l’unique nappe phréatique située dans l’agglomération de Conakry suffirait à alimenter une bonne moitié du pays en eau potable.

Pourtant certains habitants de la capitale, de moins de trois millions d’âmes selon les statistiques officielles, n’ont jamais accompli chez eux le simple geste de tourner un robinet pour faire couler de l’eau potable.

Pourtant, la nuit, j’ai souvent peur qu’un avion n’atterrisse dans mon quartier prenant les lampes chinoises des vendeuses d’Attiéké dans la rue pour les balises de la piste d’atterrissage de l’aéroport de Gbéssia.

Pourtant, dans l’épave de taxi-brousse qui s’y rend de façon hebdomadaire, il me faut 12 heures d’horloge pour rallier mon village situé à moins de 300 km de la capitale.

Depuis toujours, je vois le train minéralier transporter de la terre rouge au port de Conakry, pourtant je continue à boire la bouillie de maïs du mois de ramadan avec des louches en plastique. Le sandwich que j’achète chez l’épicier du coin est emballé dans du papier-ciment. Visiblement l’aluminium issu de notre bauxite, lui, sert à protéger les cigarettes qui défoncent les poumons de mes compatriotes fumeurs.

Je pourrais multiplier les « Pourtant » à l’infini, mais ce serait enfoncer une porte ouverte et tomber dans la tautologie. Le diagnostic des maux qui minent la Guinée est fait, reste le remède miracle pour soigner la patiente. Hélas, le plus souvent c’est un cautère qu’on pose sur une jambe de bois.

 « Travail, Justice, Solidarité », trois mots nobles qui ornent les en-têtes des papiers officiels et qui constituent notre devise nationale. Trois mots devenus des coquilles vides dans la vacuité desquels raisonne notre hypocrisie collective. Notre fierté exaltée à grand renfort de démagogie et de mensonge a viré au chauvinisme chez certains. Un terrible virus est venu balayer tout ça et nous prouver notre fragilité.

Le terrible rocher qui plane sur la tête des Tantales que nous sommes se résume en trois termes : la politique, la division et le repli identitaire. Le fil qui retient ce rocher s’effrite dangereusement, à l’approche de chaque échéance électorale.

Je laisse le soin aux sociologues, politiques et autres spécialistes d’étudier la cause de notre déliquescence. Et peut-être à en proposer des solutions. Je me borne à constater que le minimum de services me manque : l’eau, l’électricité, le transport, l’éducation de qualité, l’hygiène et la santé.

Je m’en fous du nom de famille de celui ou celle qui peut me les apporter. Je me contrefiche de savoir comment il ou elle va procéder pour me les apporter. Je les veux juste.  Puisque j’en ai le droit. Puisque je suis Guinéen et que la terre qui m’a vu naître me les a généreusement offerts.

Bref, je veux porter mon basin, je veux me délivrer du supplice de Tantale !

14 Commentaires

  1. C’est vraiment dure d’etre pauvre dans un pays aussi riche que le nôtre. C’est aussi dure d’avoir soif dans un pays où prennent source une dizaine de grand fleuves. Trop de pluie,trop de soif,trop d’obscurite. Y en a marre!!!

  2. FOR-MI-DA-BLE!
    En fait les réalités guinéennes ont été beaucoup de fois décrites. Mais cette façon particulière dont tu les décris font d’elles l’objet d’un regard particulier.
    Belle description!

  3. moi ce que jai apprécié dans cet article, c’est la chute. notre ami veut simplement ses droits et il s’en fou de la personne qui les apporte, ni de son origine, ni de son ethnie, ni de sa langue. je pense qu’il faut simplement réclamer et obtenir. mais alimou, ton pessimisme me dérange un peu.sinon bon boulot

  4. La véritable richesse d’un pays n’est pas matérielle. Ce sont les hommes qui font la richesse d’un pays. Certains pays ont très peu de ressources naturelles. Ce manque est largement compensé par le génie, l ‘inventivité et la fibre morale des hommes.

  5. Souvent, avant de lire tes billets, Alimou, je me promets que la prochaine que je vais le faire, j’éviterai les superlatifs et autres expressions élogieuses. Mais, lorsque je lis le suivant, je ne peux m’empêcher de me poser une question: « D’où lui viennent une telle maitrise du français et une telle originalité, au milieu de tant de médiocrité? »

    Félicitations et je suis content de pouvoir continuer à me poser les mêmes questions.

  6. Excellent article mon frère, mais ce basin je te jure pour le porter, il faut le défaire et le refaire, bref lim il faut un changement de génération de politiciens dans notre pays, pour cela nous comptons sur des talents des jeunes comme vous.

  7. La question qu’il faut se poser en ce moment est de savoir pourquoi un pays est maudit? Nous savons que si tel est le cas, c’est en réalité les habitants qui sont maudits, vous même y compris. Et pourquoi donc? Parce que nous sommes un peuple ingrat. On peut désapprouver le comportement de son père, mais il reste ton père, et tu dois respect de principe à sa personne, ne serait-ce que pour t ‘avoir mis au monde et permis d’exister et de protester aujourd’hui. Aucun pays ou aucune nation qui renie le père de son indépendance se condamne à vivre malheureux.

  8. M. Sidibé, votre précédent commentaire ne fait que confirmer le passage de l’article selon lequel « le terrible rocher qui plane sur la tête des Tantales que nous sommes se résume en trois termes : la politique, la division et le repli identitaire. » Vos allégations sur le père de l’indépendance de notre pays montrent clairement votre orientation politique et ce chauvinisme que je dénonce plus haut. Du reste, je laisse le soin aux lecteurs de juger de vos propos. Bien à vous.

    1. Mon cher M. SOW, la seule chose que ce commentaire confirme est que mes observations restent valables, et que vous ne vous en prenez pas à la cause profonde des choses, mais à leurs effets. C’est vrai qu’il y’a la politique, la division et le repli identitaire en Guinée, mais pourquoi? C’est cela auquel il faut répondre. C’est drôle que vous puissiez reconnaître mes orientations politique juste parce que je fais référence au père de l’indépendance d’un pays commun, comme si vous vous avez un autre « héros national ». Comment appelerait-on un enfant qui ne reconnaît pas son père ou qui n’est pas reconnu par son père? Je vous laisse apprécier.

  9. Mr Sow,cet article est vraiment bien inspiré et raisonnable.c’est navrant de voir aujourd’hui un guinéen souffrir avec toutes ces richesses naturelles.

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