Guinéens de l’étranger, les oubliés de la République

Credit photo: afriscoop.net

Le dernier incident en date me conforte dans ma conviction : les Guinéens de l’étranger ne sauraient compter sur leur pays d’origine pour leur défense.

Le 14 octobre dernier, cinq travailleurs humanitaires de l’ONG Bien-être de la femme et de l’enfant au Niger (Befen) se faisaient enlever dans le sud-est du Niger par des éléments du Mujao. Une information visiblement non vérifiée avait circulé faisant état d’un ressortissant guinéen parmi les otages sans que l’on ne sache avec précision son identité. Et selon toute vraisemblance, il s’agirait d’un ressortissant étranger détenteur d’un passeport guinéen…

Toujours est-il que le samedi 3 novembre passé, les ravisseurs ont libéré les rescapés du rapt deux semaines après leur enlèvement. Le président nigérien, Mahamadou Issoufou, également co-président de la République de Guinée (souvenez-vous), s’est empressé d’accueillir ses compatriotes dans sa résidence pour leur remonter le moral. Le Tchad, lui, a porté plainte pour le décès de son ressortissant, tué au cours du raid de la prise d’otage.

Vrai Guinéen ou pas, tout cela s’est déroulé sans que les autorités de notre pays ne lèvent le plus petit doigt. Aucun communiqué officiel, aucune compassion, aucune condamnation. Nada. Silence radio. Encore une fois, on était  occupé à s’écharper pour le contrôle de ce machin qu’on appelle la CENI et à encenser notre président affublé d’un nouveau titre d’Elhadj pour avoir effectué son Hadj à la Mecque, au moment même où une quinzaine de nos compatriotes étaient arrêtés en Arabie  Saoudite pour détention de stupéfiants !

Plus tragique, le 27 septembre  passé, Mohamed Bah, un Guinéen de 28 ans présenté comme un déséquilibré mental, a été abattu de 12 balles dans le corps par des policiers newyorkais. Dans l’indifférence totale. En désespoir de cause, la famille de la victime a organisé une conférence de presse à Conakry pour réclamer justice et demander l’implication de l’Etat guinéen. En vain.

Comme en février 1999 avec l’assassinat à New York d’Amadou Diallo, comme en 2011 dans l’Affaire DSK-Nafissatou Diallo et dans de nombreux autres cas, l’Etat guinéen reste étrangement sourd et muet devant la détresse de ses fils et filles vivant à l’étranger. Dans l’affaire DSK, le premier magistrat du pays s’était d’ailleurs montré plus « touché » pour le ternissement de l’image de marque de son pote socialiste, Dominique, que de sa compatriote Nafissatou, une femme de chambre effacée ! C’était une affaire de célébrité et de famille politique.

Ça peut être aussi une affaire de Grands. Le 2 avril dernier, lors de l’investiture du président sénégalais, Macky Sall, un groupe d’étudiants guinéens vivant au Sénégal a été éconduit sans ménagement. Ils s’étaient longuement préparés pour accueillir leur président Alpha Condé et lui poser leurs doléances d’étudiants paumés. Le Professeur-président a tout simplement esquivé, ignorant les jeunes intellos comme des malpropres. Ils étaient trop petits dans cette affaire de Grands.

Que ce soit en provenance d’Europe, d’Amérique ou d’Angola, c’est par dizaines que les ressortissants guinéens sont régulièrement charterisés à destination de Conakry. Dans l’indifférence totale des autorités de leur pays censées assurer leur protection, conformément à la Constitution. Un mutisme honteux et inacceptable.

«Honteux», c’est le qualificatif qui convient également pour décrire le spectacle auquel les autorités guinéennes viennent de livrer notre pays dans sa relation de coopération avec la République voisine du Mali, souvent présenté comme le second poumon aux côtés de la Guinée dans un même corps. Dans la nuit du jeudi 11 octobre, la Gendarmerie guinéenne a cueilli 26 Maliens, dont certains vivaient paisiblement ici depuis plus de 20 ans, pour les expulser dans leur pays d’origine sans avertir le Consulat du Mali. Les expulsés étaient accusés de mener des actions subversives.  «Faux» rétorque Bamako qui a piqué une colère noire et dépêché à Conakry sa ministre chargée des Maliens de l’extérieur, Madame Traoré Rokiatou Guikiné. Nous avons compris la leçon: le Mali est un pays en Guerre, mais un pays «normal».

Pourtant, nous aussi avons un ministère des Guinéens de l’étranger. Un ministère obtenu aux forceps par le Syndicat et la Société civile après l’insurrection de janvier-février 2007. Ne me demandez surtout pas quel est son rôle ; cette question s’adresse à sa patronne, Madame Kaba Rougui Barry.

Le Guinéen de l’étranger est, en effet, un étrange étranger qui s’est exilé parfois pour raison politique, souvent pour raison économique, et qui se retrouve coincé à aimer son pays par procuration. C’est quelqu’un qui peut se ruiner pour capter les images de la RTG (la télévision nationale) ou pour soutenir l’équipe de football, le Syli (d’éternels losers). Il investit Facebook et les sites web guinéens comme un forcené, écoute de la musique traditionnelle de son pays, aimerait participer à chaque scrutin, soutient une famille nombreuse et rêve d’une Guinée unie et prospère où il fait bon vivre.

Mais, c’est surtout quelqu’un qui sait au fond de lui-même qu’en cas de pépin, il ne peut rien s’attendre de sa très chère Guinée.

3 Commentaires

  1. Malheureusement, c’est une tradition que nos gouvernants se passent des uns aux autres depuis toujours. Moi, en 1975, lorsque l’ambassade de Guinée a appris que j’avais été recruté par les Nations unies, elle a tout fait pour me faire licencié. Heureusement, que le service du personnel leur a répondu que j’avais été recruté sur la base de mes compétences personnelles et non pour mon militantisme révolutionnaire.

    Merci pour ce billet, très intéressant encore. Tu as du talent, continue.

  2. Merci pour ce billet là aussi. Un seul mot: ce article n’est pas une simple description; c’est un combat aussi et merci pour ton combat quotidien en faveur d’une Guinée où il fait bon vivre. Pour tout mal à caractère social ou politique, sa dénonciation est le commencement de son éradication. Et c’est ce que t’es en train de faire à travers tes nombreux billets dont tu gratifie le lecteur guinéen.Et pour cela nous te disons: merci

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