La drague au village, version Mademoiselle F.

Crédit image: jedessine.com

En novembre 2011, Fanny Roux, journaliste à Youphil, avait vu juste en titrant mon portrait : «Alimou Sow, de la brousse à la toile». C’est vrai, je suis un enfant du village. Un vrai.

1989. Année de batifolage. Je devais avoir 9 ans et je ne connaissais encore que dalle de l’école des Blancs. Puisque c’est un an plus tard, en 1990, que je fus inscrit pour la première fois en classe de première année CP1, version Le Grand Meaulnes quoi ! A l’époque, dans cette partie de la Guinée où je vivais– une constellation de petits villages perchés sur un plateau fouetté par le vent ­– les gosses de mon âge passaient la maternelle à surveiller des troupeaux de chèvres rachitiques et casse-couilles qui nous faisaient chier à plein temps, ne voulant pas brouter autre chose que les feuilles des champs d’arachide mal protégés et dont le propriétaire était capable de piquer une crise d’apoplexie pour une simple feuille mangée !

C’était également l’époque où j’aimais le foot. L’authentique football, je veux dire. Celui qui vous procure une sensation d’accomplissement de soi et de montée d’adrénaline au-delà de la joie du simple fait de marquer un but. J’explique.

Avant chaque match, fallait fabriquer le ballon rond (je dois avouer qu’il était plus souvent de forme ovale dans notre cas). Pour cela, on prenait d’assaut la …brousse armés de couteaux et de coupe-coupe. A la recherche d’une espèce de liane à la sève collante. Du latex. Le pouce d’un d’entre nous était enduit de cette sève qu’on décollait délicatement une fois endurcie  au contact de l’air. Nous soufflions dans cette sorte de capote pour obtenir un ballon. Ce dernier, fragile, devait être enroulé dans des dizaines de couches de latex badigeonné sur nos ventres crasseux. Nous obtenions ainsi une balle originale dont la durée de vie est estimée à environ une semaine avant qu’elle ne devienne ramollie et ovale comme un ballon de volleyball. S’en fout. On tapait dedans avec gaité, en ayant le sentiment d’être de vrais Pelés.

1995. J’ai mûri. Classe de cinquième. Toujours premier de la classe. Celui qui savait conjuguer tous les verbes du premier groupe mais était nul en division ; mon pire cauchemar étant celle des nombres décimaux. Et ma pure joie, la chasse à l’écureuil.

Mais, en 1995 je ne chassais pas que l’écureuil hein. Et  encore !

A Brouwal, chef-lieu de la sous-préfecture éponyme située à 7 km de mon village, vivait Mademoiselle F. Il se racontait de village en village, par monts et vallées que Mademoiselle F. était belle. Belle, gracieuse, propre et éveillée. Elle était devenue la coqueluche des marchés et des soirées bal-poussière, sans qu’aucun garçon de mon âge n’osa lui adresser la moindre parole ! J’entrepris de relever ce défi.

A Brouwal, se tenait chaque samedi un marché hebdomadaire. Foire de produits maraichers, des céréales, des animaux de la basse cour qu’on vendait ou troquait, mais aussi foire d’intrigues coquines derrière les buissons, à l’orée du carré du petit marché.

Je décidai de ferrer la go un samedi donc. Je dois avouer que, timide, je ne pris cette décision qu’après avoir été dopé par les descriptions fantasmées qu’un pote de Brouwal, voisin de Mademoiselle F., faisait de celle-ci. A l’entendre, je savais qu’il avait lamentablement échoué à conquérir le cœur de la miss. Mais c’était un mec sympa, qui avait le sens du partage.

Samedi arriva. Je me mis sur mon 31. Oh, pas grand-chose : un complet kaki grand évènement qu’un frère «diaspo», qui ignorait complètement ma taille réelle, m’avait offert. C’était un peu serré pour moi, le pantalon à la façon activiste Ansar-dine. Mais ça allait faire l’affaire avec quelques ajustements.  Je complétai mon look par des plastiques aux pieds et un minuscule fichu triangulaire noué sur la tête, genre rebelle du RUF.  Direction Brouwal.

Arrivé au marché, mon pote éclaireur me débriefa rapidement. Mademoiselle F. était dans les parages. A l’époque, la drague au village se faisait toujours par l’intermédiaire d’un courtier. Bizarrement. On appela la princesse, également débriefée par mon ami de l’objet de la rencontre.

Mademoiselle F., la quinzaine, jeune fille pimpante, verbe haut, regard de félin, était fraichement revenue de Conakry la capitale. Elle sentait le parfum de la ville, contrairement aux villageoises qui carburaient au beurre de karité à défaut duquel elles se servaient allégrement du jus d’orange pour faire briller leurs mollets et avant-bras. Ben oui, c’était ça, et elles étaient épargnées de l’hydroquinone et autres cochonneries de ce type. Cosmétique 100% bio vous dis-je.

Comme on le racontait Mademoiselle F. était jolie. Elle était littéralement craquante. Cheveux défrisés, une mèche négligemment rabattue sur le coin, regard perçant, sourire taillé dans une affiche publicitaire «photoshopée» d’une marque de dentifrice. Je déglutis.

«Bonsoir ma sœur, je m’appelle… », entamai-je. Elle me coupa tout net, mis une main sur ma bouche et déposa un léger bisou sur ma joue gauche. Un geste qui, en ce temps, ne se voyait que dans les films. Je tressaillis. Mon pote-courtier resta interloqué. Elle me donna rendez-vous, sans que je ne le lui demande, pour samedi prochain. On se sépara sur ce succès inespéré et je rentrai chez moi, porté par une terrible joie dans le cœur.

La nouvelle se rependit partout que j’avais conquis Mademoiselle F. et défié «Le Grand». Mais de quel «Le Grand» s’agit-il ? Je n’allais pas tarder à le découvrir.

Impatient, j’égrenais les jours de la semaine que je trouvais longue comme une année. Samedi finit par arriver. Mon complet-kaki-grand-évènement-porte-bonheur enfilé, j’avalai les 7 km qui me séparaient de Brouwal comme un Usain Bolt au sommet de son art. En sifflotant. A mon arrivée, le marché se vidait des vieilles femmes qui s’en allaient, un petit colis en équilibre sur la tête. Laissant la place aux jeunes tourtereaux.

Je ne tardai pas à retrouver mon courtier de pote. «Elle est là ?», lui balançai-je en guise de salutation. «Oui, elle est là, mais Le Grand aussi». Mais c’est qui Le Grand, explique-moi bordel. Il pointa son index à l’extérieur du marché vers un individu ivre, vautré au pied d’un arbre. Celui-ci tenait péniblement une grande bouteille d’alcool à moitié remplie. A côté de lui, Mademoiselle F., débout qui suppliait l’homme ivre de se relever. Mon sang ne fit qu’un tour. «Fonce» me suggéra mon pote.

J’hésitais entre foncer et lui défoncer la gueule! Lui qui m’avait jusqu’ici caché que celle que, moi Robin des Bois, je prenais déjà pour ma princesse avait un soulard de copain que tout le monde appelait «Le Grand», puisque réputé impitoyable. C’est ce dernier qui rompit le silence le premier : « Petit, décréta-t-il à mon intention, si tu ne veux pas que j’écrase cette bouteille sur ta tête laisse celle-là hein ». Mademoiselle F. ne pipa mot. Au bout d’un moment, elle vint me chuchoter à l’oreille d’aller l’attendre chez mon pote, qu’elle viendrait m’y rejoindre.

Ce que je fis, la mort dans l’âme. J’attendis une, deux heures. J’attendis toute la nuit que je passai chez mon ami guettant le moindre bruit de pas. J’attendis une semaine, un mois, un an. J’attends jusqu’à maintenant, car depuis ce jour, je n’ai jamais revu Mademoiselle F. qui, je  le sus bien plus tard, fut copieusement rossée par la suite par «Le Grand». Elle repartit pour Conakry pour ne plus revenir à Brouwal.

7 Commentaires

  1. jolie histore bien roulée!!!

    sourtout un courage de lion d’avoir osé draguer la plus belle fille du village!!

    c’est ce qu’on appelle avoir du cran !!!

  2. Slt mr Sow ! Si l’on me dit qu’aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années, je corrobore ceci en disant qu’aux esprits surdoués le passage ds une école prestigieuse n’est pas indispensable. Vs êtes une fierté pr la Guinée et je vs demande de ne pas un sentiment de suffisance afin de pouvoir amélioré davantage vos articles. C’est vrman digne d’être une drague de village lol !

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