Le châtiment corporel, vecteur d’éducation et du savoir-vivre ?

Un jeune homme puni de 100 pompes verticales

A l’école primaire, on enseigne aux écoliers qu’il faut regarder à gauche et à droite avant de traverser une route. Les adultes de Conakry vont devoir reformuler cette maxime en : « il faut regarder à gauche, à droite, devant et derrière avant de traverser une Autoroute » .En effet, depuis environ un mois, il se passe des scènes ubuesques le long de l’Autoroute Fidèle Castro de Conakry. Principalement au grand marché de Madina, entre la passerelle du marché Avaria et l’échangeur de Pharmaguinée.

Tôt le matin sur ce tronçon, débarquent chaque jour des agents de la Compagnie Mobile d’Intervention et de Sécurité (CMIS). Casqués, matraques bien serrés en main, menottes et bombes lacrymogènes accrochées à la ceinture, ils se déploient dans un mouvement impressionnant. Leur mission : réguler la circulation des automobilistes et des… piétons. Interdiction formelle de traverser l’autoroute sans emprunter les passerelles. Interdiction formelle aux automobilistes de stationner au niveau des carrefours de manière anarchique.

Le hic c’est que les passerelles sont distantes les unes des autres de 500 m environ. Et le marché de Madina brasse des dizaines de milliers de personnes par jour. Pour empêcher les gens de traverser l’Autoroute, une grille métallique avait été dressée le long de la chaussée. Par la suite, cette grille a été entaillée par des inconnus à plusieurs endroits, permettant ainsi les piétons de passer. Avec le stationnement anarchique des véhicules, bonjour les embouteillages et les accidents. C’est pour remédier à cette situation et épauler la police routière que cette mesure énergique a été instaurée.

vue sur l'échangeur de Pharmaguinée à partir de Avaria

Pour les chauffeurs, une infraction égale à dix coups de matraque bien assénés sur les fesses, le ventre étalé sur le chaud capot, bras et jambes tendus par des solides gaillards. Pour les piétons, c’est 100 pompes verticales (les bras en croix sur les oreilles) ou horizontales. Ce taximan quinquagénaire a eu le malheur de servir de cobaye. Mal garé, comme le font souvent les taxis, il n’a pas eu le temps de s’expliquer. C’est manu militari qu’il a été extirpé de son siège de chauffeur. Etalé sur le capot du véhicule, il a été copieusement rossé. Quand les policiers l’ont laissé, il n’avait plus l’équilibre, les yeux comme le coucher du soleil.

Pendant la première semaine de la mesure, personne n’y échappait : hommes, femmes, jeunes et adultes. Les agents, constamment sur le qui-vive, étaient imperméables à toute forme de négociation. Tu es fautif, tu es puni. Mais avec le temps et le nombre impressionnant de piétons réfractaires, les policiers sont devenus plus dociles. Même si la punition reste inchangée. Maintenant, on peut parlementer. Ceux qui ont le bagout et qui sont habillés « classe », peuvent s’en sortir. Pour les autres, c’est le matraquage ou la musculation forcée.

Ce jeudi matin 20 janvier, vers 10 heures, un jeune homme en jean et t-shirt rayé traverse. Il est immédiatement accueilli de l’autre côté par deux agents. Il essaie de négocier, impossible. On ne l’écoute pas. L’un des policiers mime à son intention l’exercice qu’il doit accomplir. Le jeune homme, la mort dans l’âme, s’exécute sous le regard moqueur des passants. Puis arrive un couple. Une demoiselle, les cheveux dans le vent, un pagne frappé de l’effigie de Bob Marley noué autour de la taille. Son compagnon est en chemise immaculée, pantalon tissu et souliers. Une casquette vissée sur le crâne. Comme le jeune homme en jean, ils sont interceptés par les agents. Au tout début, le gars fait l’innocent. Mais sous la menace de l’un des policiers, il mesure la gravité de la situation. Visiblement, il ne voulait pas perdre la face devant la go. Alors il entame de longs conciliabules. Il chatte pendent de longues minutes, dessinant de grands gestes dans le vide. Les agents impassibles, matraques en main, l’écoutent à peine. De temps en temps, la fille tente d’intervenir sans succès. Tout d’un coup, les agents décident de les…libérer. Le type se tire avec la meuf, en prenant un profond soupir.

Et le théâtre se déroule ainsi toute la journée durant. Dès que les agents lèvent le camp, les passants et les taximen reprennent les vielles habitudes. Diversement appréciée, cette mesure pour le moins insolite, est-elle viable ? Cette pédagogie de la matraque…ou plutôt, cette andragogie du châtiment corporel peut-elle être vectrice de l’éducation et du savoir-vivre ?

Wait and see !

Un policier surveille les piétons

2 Commentaires

  1. Salut Sow
    Ne connais-tu pas cet adage du bled qui stipule que pour punir un Africain, un petit bien sûr, faut bien le matraquer, mais pour châtier le petit Blanc, faut lui donner un morceau de pain sec? La peau et les oreilles du Black sont trop dures, allez, matraquez-les, messieurs les policiers! C’est pour nous martyriser que vous avez été formés!

  2. Hé la Guinée!
    Elle a encore un peut de chemin a faire du coté pédagogie des citoyens.
    Et au passage, changer quelques point de son code de la route ne serait pas un luxe non plus.

    Merci Alimou pour ce triste constat.
    Les pompes me font plutôt rire, c’est toujours moins pire qu’une amande de 50 000 gnf, mais les coups de matraques… Ils n’ont pas volé, ou pire, non plus, les pauvres taxi maitres. Et pandent qu’ils les frappent sur les capots, j’imagine que ça ne fluidifie pas pour autant la circulation, voir au contraire. C’est absurde.

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