Le pont 8 novembre : fin d’un édifice chargé de mémoire

Pendaison du 25 janvier 71

Selon la légende, c’est au niveau du Pont 8 novembre à Conakry que « Gbassikolo », le génie protecteur de  Kaloum siège du Pouvoir politique, arrête les forces du mal. Un rempart qu’une énorme grue mécanique s’emploie à démolir petit à petit depuis quelques mois. Tels des termites, des dizaines d’ouvriers s’affairent sur le site. Le chantier avance à grands pas. Jour après jour, se dessine le squelette du futur édifice. Pont du 8 novembre, tu seras bientôt supplanté par l’Echangeur de Moussoudougou.

« Le pont 8 novembre » ! Ton nom a depuis très longtemps résonné dans mes oreilles de bambin bercé par l’insouciance du haut de mon village de Pountougouré. Ceux qui étaient charriés vers Conakry par l’exode rural ne rentraient pas bredouille du séjour. A défaut d’une valise remplie d’habits pour le futur mariage, ou d’une « Sanyo 8 piles » pour égayer le village, chacun ramenait au moins une petite histoire ou une anecdote à raconter. La plupart des histoires t’impliquaient d’une façon ou d’une autre. On ne rentre jamais bredouille de Conakry.

« Pont 8 novembre » (raccourci en « pont 8 »), combien de fois j’ai entendu ton nom dans des faits qui se déclinent parfois en histoire ou en saga, parfois en épopée ou en légende selon le narrateur? J’ai du mal à me remémorer du nombre des « cela s’est passé au niveau du pont 8 », « j’étais arrêté au pont 8 » ou encore « juste au pont 8 novembre » qui ponctuaient les escapades nocturnes, réelles ou supposées, des « héros » qui revenaient de la capitale. Je buvais littéralement leurs paroles en espérant te voir à mon tour. Je t’ai découvert, enfin, à la faveur de mon premier séjour à Conakry.

3,5 mètres de hauteur pour une largeur qui en fait à peu près le double, tu n’as rien d’impressionnant. Juste un enchevêtrement de béton et de métal à la porte de la presqu’île de Kaloum à Moussoudougou. Impossible, ou presque, d’entrer à Kaloum, le downtown de la capitale guinéenne, sans  t’emprunter. Sentinelle de l’Autoroute Fidel Castro, tu es témoin ou acteur à ton corps défendant, de haut faits ayant marqué l’Histoire des habitants de Conakry, voire de la Guinée tout entière.  Parlant de cette autoroute, Sékou Touré, le premier président guinéen, ne disait-il pas que « c’est la route infinie de l’histoire » ? Tu as traversé la période coloniale, la révolution meurtrière de Sékou Touré, les 24 ans du libéralisme sauvage de Lansana Conté, la parenthèse du bouillant capitaine Moussa Dadis Camara, pour te faire remplacer bientôt par un Echangeur, sous le regard patriarcal d’Alpha Condé.

Pont du 8 novembre

Pont du 8 novembre, tu t’appelles an réalité le Pont de Moussoudougou ! Tu tires ton surnom du « Cinéma du 8 novembre », jadis situé tout près et qui lui-même est redevenu « Cinéma Liberté ». A partir de 1971, tu seras affublé d’un autre nom : « le pont des pendus ».

Le 25 janvier 1971, quatre hauts cadres Guinéens ont passé de vie à trépas sur ton flanc par pendaison. Il s’agit de :

–          Barry Ibrahima, (dit Barry 3) : Secrétaire d’Etat aux Finances. Originaire de Bantighel (Pita, 1923), cet homme politique et grand intellectuel occupait le poste de Secrétaire d’Etat à la Présidence quand il a été kidnappé, puis embastillé au Camp Boiro avant d’être pendu ce 25 janvier 1971.

–          Magassouba Moriba : Originaire de la région de la Haute Guinée comme Sékou Touré, il a été un pionner du Parti Démocratique de Guinée (PDG). Ancien maire, il a occupé le poste de ministre délégué à l’Education.

–          Kéïta Kara de Sofiane : Ancien commissaire de Police.

–          Baldé Ousmane : Le seul à n’avoir pas été pendu en culotte parmi les quatre (voir photo). On dit qu’il avait une paralysie de jambe. Originaire de Tougué, il était Secrétaire d’Etat aux Finances. Un financier chevronné ayant mené de hautes études en France.

Barry III

Magassouba Moriba

 

 

 

 

 

 

 

Kéïta Kara

Baldé Ousmane

 

 

 

 

 

 

Victimes expiatoires de la frilosité du régime de Sékou Touré, ces quatre, comme bien d’autres, ont subi une justice expéditive avant que leurs corps ne balancent au bout d’une corde. Puis, « un cercle de voyous et de catins ont insulté [leurs] pauvres cadavres (J-P. Alata, Prison d’Afrique).

Le 22 janvier 2007, entre 10 et 20 manifestants (Human Wright Watch) ont été abattus par des Bérets Rouges postés au Pont des pendus. C’était lors des insurrections de  2007 initiées par le Syndicat contre le régime de Lansana Conté. Des dizaines de membres des forces de sécurité, comprenant des policiers, des gendarmes, et des membres de la garde présidentielle, étaient stationnés en rang en travers du pont, formant une barrière pour empêcher toute avancée au-delà. Avec des kalachnikovs, ils étaient plus forts que « Gbassikolo » pour protéger le pouvoir de Conté contre les « forces du mal » qu’étaient les jeunes assoiffés de liberté, de démocratie et de bien-être.

Le jeudi 28 septembre 2010, c’est également au niveau du Pont 8 qu’une scène ubuesque s’est déroulée. De féticheurs Donzo armés de sabres et vêtus de haillons ont voulu rallier la résidence de Sékouba Konaté, président intérimaire. Les forces de sécurité l’ayant appris sont venues les bloquer là. Un face-à-face tendu entre une armée « moderne » et une horde bardée d’armes blanches, sans doute sous le regard moqueur du Génie. Plus de peur que de  mal, la partie s’était terminée sans heurts, sans que les Donzo ne franchissent le rempart !

Une autre légende veut que le Colonel Kaman Diaby, ancien Officier de l’Armée française pouvait passer sous le pont du 8 novembre à bord de son avion furtif. Personne ne m’a confirmé cette prouesse mais vu ta hauteur, je reste dubitatif. J’imagine que l’aéronef du colonel Kaman Diaby aurait pu rester surplace, comme le conteneur de ce camionneur cinglé, le jeudi 2 décembre 2010.

Je ne saurais restituer exhaustivement tout ce dont tu as été témoin, Pont du 8. J’aurais pu compter en partie sur le personnage hideux de la statue de la liberté érigée tout près par l’ex-Premier ministre Lansana Kouyaté en 2007 et qui veillait sur toi. Fort malheureusement, un autre camion-remorque a fauché cette statue, le jeudi 14 octobre 2010 !

Normalement au bout de 30 mois de travaux, le Groupement SOGEA-SATOM t’aura remplacé par l’Echangeur de Moussoudougou. Portera-t-il ce nom ? Je le doute fort, vu ton influence.  Physiquement, tu t’en iras définitivement tout de même. Personnellement, je ne te regretterai point. Je formule toutefois le vœu que ton successeur ne sera pas autant chargé de mémoire, couleur de sang. Quant à Gbassikolo il aura plus de confort, s’il décide de rester…

Plan de l'Echangeur de Moussoudougou

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