Le Prix du «Meilleur blog francophone» expliqué aux Guinéens

Certificat du Meilleur blog francophone - Crédit photo: Alimou Sow

Certificat du Meilleur blog francophone – Crédit photo: Alimou Sow

Depuis le 7 mai 2013, je suis devenu un homme riche. Très riche. Immensément riche ! Je pèse combien ? Cinq mille, dix mille, cent mille, peut-être même … un million d’euros ! Merci à la Deutsche Welle. Que dis-je, merci à la calculette magique.

Le 7 mai dernier, le blog que vous lisez a été désigné « Meilleur blog francophone» 2013 du concours des Best of Blogs de la Deutsche Welle à l’issue du vote du public. L’annonce de cette victoire m’a fait passer instantanément, dans la tête de certaines personnes, du statut de blogueur à celui de «démarreur» et, à Conakry quand on dit de quelqu’un qu’il démarre, n’allez pas croire qu’il fonctionne au diesel hein; comprenez que l’intéressé est plein aux as.

La calculette interne de certains compatriotes m’a hissé au prestigieux rang de ceux qui ne connaissent pas la boue hivernale, la chaleur et les moustiques-drones de Conakry ; de ceux pour qui les taxis-fours, les petits déj’ au pain farci de haricot noir, les longues journées sans eau et les interminables nuits sans électricité ne sont que des légendes urbaines des temps modernes.

Je peux donc renouveler ma garde-robe aux Galeries Lafayette à Paris, me taper des grasses mat’ à la chaine, niquer mon boulot pour aller racheter des actions à la bourse de New York, me faire une Bentley et drainer un harem des plus belles nanas du pays. Puisque je suis devenu un Crésus local, dans leur imagination.

Les calculs estimatifs sournois ont commencé bien avant l’annonce des résultats du vote du public. Y en a qui ont fait recours à l’allusion :

Jeune homme, on a appris la bonne nouvelle, on va voter pour toi. Si tu gagnes, puisque tu gagneras, j’imagine que tu n’iras pas en Allemagne pour rien ?  Sous entendu : Combien s’élève le montant que tu iras chercher en Allemagne ? J’ai esquivé.

Quand les résultats sont tombés, les enchères ont monté d’un cran. Mes titres aussi. « Le boss », « Le Grand », « Le Big » me gratifie-t-on. A chaque fois, je formule une prière : « ne me vendez pas aux bandits armés de Conakry, please » !

Puis sont arrivées les mises en garde à peine voilées :

Tu fais notre fierté Alimou, mais petit on est là  hein, et on t’a vu grandir. Traduisez : «nous avons participé à ton éducation, nous attendons notre part de ce que tu vas percevoir». Je me fends d’un sourire gêné.

La médiatisation de la victoire ne m’a pas servi sur toute la ligne. En rentrant du boulot, je croise un vieux dans mon quartier, transistor collé à l’oreille. Il fonce sur moi comme une rapace, se plie en deux et décrète à mon intention en faisant de grands gestes :

Mon fils, j’ai entendu ton nom ici, dans ma radio! Je te bénis, tous les sages d’ici te bénissent. Vraiment, tu fais notre fierté. Mais cherche à augmenter les bénédictions hein ?

D’accord papa.  Mais ne croyez pas que ce prix soit….. Il me coupe court:

Laisse tomber « Mignan » (petit-frère)! Quand le Blanc parle de Prix, ce qu’il y a de quoi. On connait, on a tout entendu, tu as gagné le meilleur Prix, alors n’essaye pas de brouiller les pistes.

Je ravale mon explication.

A vrai dire, le mot « Prix » qui accompagne ce titre de meilleur blog francophone est une épine dans mon pied.

Sous nos cieux, «Prix», comme dans prix du pain, prix du sucre, prix du Cola, évoque directement des espèces sonnantes et trébuchantes. Alors n’essayez pas d’expliquer à un analphabète que gagner un prix ce n’est pas gagner de l’argent liquide. Que c’est juste un titre honorifique, un carton, un papier. Mieux, une simple dénomination. Vous passerez pour un menteur patenté. Pire, un radin qui ne veut pas partager !

D’ailleurs chez nous, les policiers sont les premiers à vous signifier que «c’est pas papiers qu’on mange». Et les vendeuses de beignets, elles, savent que c’est DANS papiers qu’on mange… leurs beignets ! Franchement, je n’aimerais pas être un livre en Guinée…

Dans ce cas, comment faire comprendre que ce prix du meilleur blog francophone n’est pas le Mo Ibrahim ? Qu’il n’y a aucune rémunération pécuniaire qui s’y rattache et que la seule chose qui le matérialise est un certificat accompagné d’un mini-lecteur MP3 offerts par la Deutsche Welle (innovation 2013) ? Comment convaincre que le voyage de douze jours que j’ai effectué en France et en Allemagne, mi-juin, a été entièrement pris en charge par l’Institut Français de Paris et non pas par la Deutsche Welle qui ne convie pas les gagnants de la catégorie langue ? Tout un programme…

Je suis conscient que partager reste une valeur cardinale sous les tropiques et que créer une fondation, quand on est riche, pour défendre une cause ou lutter contre un fléau est une action hautement gratifiante. Mais nous n’en sommes pas là avec ce Prix. Peut-être un autre dans un futur proche. Qui sait? Celui-ci récompense près de trois ans d’efforts accomplis dans des conditions pas souvent optimales. Il est comme il est: nu, modeste et simple comme un clic! Et je l’aime ainsi.

Sa particularité réside cependant dans le fait que c’est VOUS, chers (é)lecteurs, qui me l’avez offert. La Deutsche Welle n’a fait qu’entériner votre choix. Alors vous savez de quoi il est fait, pas besoin d’explication (sic).

9 Commentaires

  1. OUI bien sur c le lecteur lambda qui ta donné ce PRIX et il est vraiment fier que tu l’as eu. encourageons nous pour bien évoluer et tu est un exemple que la jeunesse consciente de ratoma, matam, dixinn, matoto, et kaloum admire . ** vive la jeunesse de guinée **

  2. je pense qu’en parlant aux analphabète de ce prix, il faut tout simplement traduire ce mot «prix» dans leur dialectes. peut être qu’ils finiront par comprendre.
    Pour ma part, je t’encourage et je te félicite, car tu es aujourd’hui un modèle pour les jeunes Guinée et une fierté nationale.Obrigado

  3. Felicitations, Alimou! Tous mes encouragements car tu es l’exemple, le modele a suivre pour la jeunesse!!!

  4. Haha!, je l’ai adorée celle-là:

    D’ailleurs chez nous, les policiers sont les premiers à vous signifier que «c’est pas papiers qu’on mange». Et les vendeuses de beignets, elles, savent que c’est DANS papiers qu’on mange… leurs beignets !

    Très belle plume!
    Tous mes encouragements!

  5. je suis mort de rire, avec les imaginations allignées bien décrites par Alimou. C’est aussi ça la pauvrété. Je me souviens encore quand j’étais gamin et que je voyais la publicité de JUMBO JUMBO à la TV, ma seule prière était que Dieu sorte de la TV ces plats aux allures délicieuses et me les faire profiter. C’était un sentiment général…

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