Le surnom, l’autre identité du Guinéen

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Portrait de moi par Oscar

A.O.B, ça vous dit ? Forcément oui si, comme des milliers de Guinéens en ce moment, vous terminez la soirée scotché devant la RTG (Radiotélévisions guinéenne) pour mater le procès dit de «l’attaque de la résidence présidentielle, procès devenu le Koh-Lanta guinéen, notre téléréalité de début d’année. De l’eau bénite pour la RTG depuis les fameux Dadis-shows de 2009 qui explosaient l’audimat de la télévision nationale récemment qualifiée de télé-Mamaya par le premier magistrat du pays

Qu’on ne s’égare point. Ce n’est pas le sort (de plus en plus évident) réservé aux accusés de ce procès qui m’intéresse ici. Encore moins le spectacle humiliant auquel se livrent urbi et orbi nos magistrats au vocabulaire pathétiquement pauvre.

Ce qui m’intéresse donc, ce sont ces trois lettres devenues célèbres qui sonnent comme un nom de code: A.O.B, abréviation d’Alpha Oumar Boffa Diallo, surnom de l’un des prévenus du procès. Une banalité chez un Guinéen, de surcroit militaire dans le cas présent.

Il existe, en effet, un lien quasi ombilical entre le surnom et mes compatriotes. Une sorte d’hérédité qui nous colle à la peau et constitue une marque de fabrique. Le phénomène est déroutant. Tout adulte Guinéen a un sobriquet ou en a eu à un moment donné de sa vie ! Contrairement à l’eau et à l’électricité, le surnom est la chose la plus équitablement partagée dans ce pays. Grand ou petit, riche ou pauvre, gouvernant ou gouverné, civil ou militaire chacun traine, comme son ombre, un sobriquet. Si l’on s’appelle Mamadou ou Albert c’est toujours «dit» ou «alias» quelque chose. Un complément qui fait «trash» que l’on s’est choisi ou que les potes d’enfance ou de l’école vous ont affublé à vie.

Lorsqu’on est l’auteur de son propre surnom, c’est souvent par identification à un héros ou à une héroïne. D’abord du cinéma avec les classiques du western américain où, hier, le célèbre bandit Fernando Sancho était une référence pour bon nombre de respectables Elhadj d’aujourd’hui. Suivent les Jacky Chan, Bruce et Jet Lee, James Bond, Dolf et autres Rambo, Nico et Commando. Dans le domaine de la musique, Michael  Jackson et Céline Dion semblent avoir plus d’homonymes pour la génération 70-80. Pour celle de 90, les Mamadouba sont des Chris Brown, Ne-Yo, Soprano, Booba ou La Fouine. Dalanda et Fanta se font appeler Chakira, Rihanna ou Nicky Minaj. L’identification rime des fois avec imitation sur le plan vestimentaire, surtout pour les jeunes filles qui prennent la rue pour des podiums.

Mais de tous les domaines, le sport reste le principal réservoir à sobriquets. Le football en tête. De la génération de Pelé à celle de Messi, du championnat local au mercato, les stars du foot sont adulées. Impossible de quantifier le nombre de Zidane, Ronaldo, Cristiano, Eto’o, Droba et Messi que nous possédons. Les héros du basketball aussi ont leurs admirateurs. Surtout la NBA américaine. Dans tout lycée ayant un terrain de basket, il existe un Thierno Mamadou BARRY ou un Fodé KEÏTA qui se fait appeler «Jordan» et qui est convaincu d’être une idole pour toutes les filles de son bahut.

C’est dans l’armée que le phénomène prend toute son ampleur. Pour connaitre le vrai nom d’un soldat guinéen, il faut carrément retrouver son acte de naissance. L’armée symbolisant force et puissance, les surnoms militaires sont hautement évocateurs. Après les films de guerre et d’horreur, ils font appel à la faune sauvage (lion, cobra, tigre, scorpion, aigle), à la flore (baobab, ébène), à la géographie (suivant les terrains de combat), la géologie (volcan, lave, sommet) et même les catastrophes naturelles (ouragan, tsunami, cyclone). On retrouve aussi des noms de code comme «lieutenant AC», «capitaine 43», «colonel Delta2», «commandant A.O.B». L’armée israélienne pourrait même s’en inspirer pour baptiser leurs opérations «humanitaires» à Gaza et en Cisjordanie…

Si vous n’avez pas choisi votre surnom de plein gré, on vous le colle d’office. Dans la vie courante, on fait recours à la géographie. Vous êtes confondu au nom de votre quartier, secteur, village, sous-préfecture ou préfecture. A l’école, ça se passe avec les potes ou un rival. Dans ce dernier cas, le sobriquet est loin d’être novateur. On te colle le nom d’un animal (cochon,  singe, sauterelle), d’une notion d’étude (pi, valence, théorème), d’une simple idée (vecteur), ou d’un personnage de roman (Toto, Maloko, Barré Koulé, Gosier d’Oiseau, Jacques le fataliste), etc. Tout peut être surnom à l’école. Encadreurs et enseignants sont les premiers visés. Je me souviens de deux cas.

Le premier, c’était au collège où on avait un surveillant général réputé impitoyable. Le mec, grand de taille, était aussi maigre et effilé qu’un Paul Kagamé en grève de la faim. On aurait dit qu’il était porté par le vent quand il marchait. Les élèves lui ont attribué le surnom de «Gombo Sec». Si tu as le malheur de prononcer ça devant lui, tu étais soumis au supplice de curer et de récurer les latrines du collège. Un  cloaque à te faire gerber les poumons.

Le second cas, c’était à l’université. L’un de nos vice-doyens de faculté avait un physique trapu, une taille qui rappelle celle d’un pygmée d’Afrique centrale, la démarche trainante, les yeux perpétuellement injectés de sang. Les étudiants ont conclu qu’il était le portrait craché de l’ancien footballeur camerounais, Pius N’Diéfi ! Si tu veux prendre des sessions (crédits) dans au moins cinq matières, hasarde-toi de l’appeler ainsi.

Dans les quartiers de la capitale Conakry, on retrouve les présidents célèbres du monde entier. Dans les villages les plus reculés du pays, les anciens combattants et les troubadours ont des surnoms au goût de la langue du terroir. Au Fouta par exemple on retrouve les Sarsan Manga, Kapourané Bhoye (comprendre sergent et caporal), ou Foula Niama Yawta (Foula qui mange et enjambe le reste), etc.

Cette «surnominalisation» qui caractérise la société guinéenne a pris des proportions allant jusqu’au sommet de l’Etat. L’hebdomadaire satirique Le Lynx en fait son fond de commerce. Tous les présidents et les ministres de la République sont affublés d’un sobriquet. Soit par déformation de leur nom, soit par référence à un fait historique les concernant. Ainsi, le premier président Ahmed Sékou Touré est appelé «Sékou le Tyran», son successeur général Lansana Conté surnommé «Fory Coco», le capitaine Dadis Camara «El-dadis», le général Sékouba Konaté «El-Tigre» et l’actuel président Alpha Condé «Alpha Grimpeur» pour avoir, au moment où il était opposant, escaladé le mur d’enceinte d’un stade suite à l’interruption d’un meeting par la police.

Véritable quête de valeur et d’identité ou simple phénomène de société ? Vaste chantier pour les sociologues guinéens.

1 Commentaire

  1. Très réel: on aime beaucoup les surnoms et surtout dans l’armée. Je me souviens par exemple d’un  »B52 ».
    Pius N’Diéfi est plutôt camerounais.
    J’ai connu un élève qui s’appelait Boubacar Séto baldé mais qu’on appelait « cétone » parce qu’il faisait les Sciences Expérimentales.

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