Les leçons d’un «School Bus»

school-bus2-300x216Début juillet 2005. Ce sont les vacances. Après une année universitaire harassante dans un no man’s land nommé Hafia, à 20 km de Labé, j’étais aux anges de rentrer chez moi à Conakry pour profiter des 120 jours de repos auprès des parents. Je décidai de le faire en compagnie d’une beauté locale qui s’était trouvé une place dans mon cœur d’étudiant paumé depuis bientôt un an.

Gare routière de Labé-ville. Jour de départ. La miss était enchantée. Je voulais lui offrir, en dépit de ma galère, le luxe d’un voyage en taxi 505. Vous savez cet âne guinéen dont je vous parlais lors de mon voyage en Gambie ? En transport interurbain, il est moins têtu avec neuf places assises. S’il n’y a pas de passagers ronds, vous pouvez respirer un peu et surtout arriver tôt à Conakry, les chauffeurs avalant les quelques 400 km qui séparent les deux villes à la vitesse d’un avion supersonique.

Non, ma beauté «foutanienne» ne veut pas de taxi. Ce qu’elle veut, ce dont elle désire, c’est un bus. Un  «School Bus» pour être plus précis. Vous vous souvenez sans doute de ces bus jaunes de 14 m remplis de joyeux écoliers, affrontant les routes infinies des plaines du Mississipi dans les westerns américains. Eh bien, je ne sais par quel miracle ces bus, devenant un squelette ambulant, se retrouvent sur les routes déglinguées de la Guinée à transporter des grands-pères des gringalets américains. Toujours est-il que ces vampires d’un autre âge sont encore en service chez nous. Le choix de ma dulcinée portait donc sur un «School Bus», à mon corps défendant.

«Impossible, je ne voyage pas dans ça», fut ma première réponse. «Tu ne vois pas que le réservoir du bus est un bidon de 20 litres placé à l’intérieur à côté du chauffeur ? Il faut être vraiment fou pour embarquer dans une telle loque de bus», ajoutai-je, après un rapide tour du squelette.

«Ecoute Lim, j’ai toujours voyagé dans les taxis entre ici et Conkry, je connais aussi les minibus, c’est la première fois que je vais embarquer à bord d’un bus, s’il te plait offre-moi cette opportunité toi aussi. Je voudrais savoir c’est quoi la sensation de voyager en School Bus Labé-Conakry. Et puis, oublie cette histoire de bidon, même certains taxis en ont. D’ailleurs, tu ne vois pas qu’on n’est pas seuls à embarquer dans ce bus ? En plus c’est moins cher et on sera free dedans», argumenta-t-elle, me dardant un regard mi- plaintif, mi séducteur. Vous devinez bien que je finis par céder.

« D’accord, tu auras ta sensation, on embarque », prophétisai-je.

Embarquement. Je vous épargne le spectacle digne d’un départ du Titanic à la montée. Avaient pris place à bord entre 70 et 100 gaillards dans le petit espace qu’occupaient, jadis, une vingtaine de gosses de l’Amérique lointaine. Des hommes et surtout beaucoup de femmes venues s’approvisionner à Labé, si l’on en juge par leurs colis constitués d’énormes sacs de pomme de terre, de manioc, de mangues, j’en passe. On en avait tellement mis dans les entrailles du bus par les flancs, qu’il en recrachait. Le reste était parqué sur le toit du véhicule flanqué d’un énorme porte-bagages métallique. Des chèvres et des poules qui caquetaient complétaient l’Arche de Noé.

A 19 H, elle klaxonne et met le cap sur Conakry dans un nuage de fumée asphyxiante. Echange de regards inquisiteurs entre ma Princesse et moi, coincés à l’arrière du bus aux côtés de deux femmes plantureuses, sur un siège détraqué où pétait allégrement un seul écolier américain.

J’arrêtais pas de prier. Comme tout enfant de la Guinée profonde, on m’avait appris des versets coraniques à réciter en cas de danger. J’allais les exploser ce soir.

La première salve est partie à Pita, à 40 km de Labé. Les premières pluies de la saison avaient emporté le pont à la sortie de la ville. Fallait emprunter une déviation en terre latéritique d’une dizaine de km, véritable patinoire. Notre Arche de Noé exécutait une danse artistique qui me flanquait le tournis. Tout le contraire des femmes joyeuses qui avaient transformé le «School Bus» en une salle de classe bruyante. On sort de la piste grâce à mes versets ! Si, si j’en suis sûr…

Véritable tortue boiteuse, le bus roulait au pas de course. Vitesse à laquelle il entame la descente des montagnes de Yombokouré, entre Mamou et Kindia. En Guinée tous les voyageurs savent que Yombokouré est un campement d’Ajra-ïl, l’Ange de la mort. Il était 5 H du matin, un crachin (fine pluie) caressait le paysage. 90% des occupants du bus dormaient. A ce moment, je déroulais mes Ayatal Koursiou (versets) à l’envers. Parait que c’est plus efficace quand le danger est trop sérieux et imminent.

C’est au milieu de la première montagne que j’entends un choc. Pan ! Le bus dérape, quitte la route et pointe du nez vers le vide. Il s’arrête après quelques mètres de zigzag. Réveil spontané des dormeurs. Tout le monde me rejoint dans ma prière, chacun dans sa langue, dans une clameur assourdissante.

Je suis l’un des premiers à mettre pied dehors. Le bus avait heurté un camion-remorque conduit par un apprenti chauffeur et qui roulait au beau milieu de la chaussée. Le choc avait été si violent que l’arbre du volant de notre bus avait cédé, la roue de devant éclatée. Il s’était immobilisé à exactement 50 cm au bord du précipice ! Il était si proche de plonger dans le ravin qu’il fallait descendre doucement pour ne pas le précipiter avec les mouvements. Miracle ! Celui de mes versets, bien sûr.

A ma Princesse qui s’était réveillée par un « Han ! Lim, y a quoi», je jetai un regard incendiaire. «Voilà la sensation que tu voulais ! On a tous failli mourir ici à cause de toi.» Tout le monde était bouche bée devant la catastrophe qu’on a frôlée. Même les passants qui s’arrêtaient pour voir nous recommandaient de rendre grâce à Allah.

Ceux qui le pouvaient, comme moi et ma compagne, ont continué le voyage en taxi à leurs propres frais. Chauffeur, apprenti et locataire du bus s’étaient volatilisés dans la nature de peur qu’on leur réclame de rembourser le reste du trajet.

De ce voyage j’ai tiré des leçons. D’abord, je ne voyagerai plus jamais dans un «School Bus», même en terre américaine. Ensuite, j’ai compris que le Guinéen ne devait pas s’appeler Guinéen, mais le «Résigné», le «Docile», l’éternel «Avaleur de couleuvres», le «Paradoxal».  Celui qui est prêt à voyager dans de telles conditions, voire pire, au péril de sa vie mais qui est prêt à insulter ta mère parce que tu as dit du mal de son leader politique !

Un leader qui le livre régulièrement à des chacals prêts à le trucider par balles réelles lors des marches de protestation stériles. Un leader qui lui avait promis monts et merveilles qui, une fois au pouvoir, préfère se taper des safaris internationaux avec son argent, sans jamais dépasser la ville de Kindia. Pour qui l’intérieur de la Guinée est une terre ennemie où il ne faut jamais aller. Aucun risque donc de se tuer en «School Bus» dans un ravin.

J’ai compris enfin que le Guinéen qui se dit croyant est prêt à pousser son prochain en enfer. Il transporte son compatriote comme du bétail et fuit sa responsabilité quand celle-ci est engagée. Ces enseignements, je les ai définitivement intégrés.

Prudence.

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