Un corrompu professionnel !

« Vous n’avez qu’une seule alternative : partir à la maison en démissionnant ou aller en prison en continuant de racketter » ! Cette sentence choc est de Yaya Jammeh, le Président gambien. Dans un laïus de près d’une heure tenu à la télé devant les membres de son cabinet et de l’ensemble des services  de sécurité, Jammeh a, ce jeudi 14 avril 2011, sévèrement tancé la police routière qu’il accuse de ternir l’image de son pays en rançonnant les usagers de la route. Un Président qui dénonce les agissements de ses propres services de sécurité ! Le Guinéen que je suis en est resté tout baba.

Mon étonnement passé, la déclaration a eu le mérite de me rappeler de cet épisode de corruption impliquant un incroyable officier de police guinéen. C’était le mercredi 31 mars 2011 à Kagbelin (préfecture de Dubréka), à plus de 1000 km de Banjul. Je revenais de mon voyage de Labé à bord d’un taxi « clando ». Notre chauffeur s’était garé au niveau de la station de Kagbelin pour déposer un passager. Soudain, deux agents de la police routière entourent la voiture. Leur uniforme, de couleur bleu à l’origine a, depuis longtemps, viré sur un ton hâlé sous l’effet des intempéries. L’un d’eux, un Commandant au col de la chemise crasseux, s’adressant au taximan, lance : «  bonjour, puis-je voir tes papiers ? » Le chauffeur fait une moue et sort ostensiblement un billet de 5000 francs guinéens (GNF) qu’il tend au commandant, en lieu et place des papiers :

– « Chef, prenez ça et laissez-nous partir », plaide-t-il.

-« Je ne prends pas cet argent ». Le taximan rajoute un billet de 1000 francs. -« Prenez ça, Yandi (s’il vous plait) et laissez-nous partir. On vient de loin ».   -« Tu es sourd ou quoi ? Je ne prends de l’argent, je le jure. Si je prends cet argent, appelle-moi chien ! Nous ne sommes pas vendables. tout ce que je te demande ce sont tes papiers : ton permis,  l’assurance et la carte grise du véhicule, c’est tout ».

Témoin oculaire de cet échange, j’ai dû me pincer pour me convaincre que je ne dormais pas, tant j’étais ébahi ! Un policier guinéen qui refuse 6 000 francs d’un taximan ! Je me suis dit alors : « voici l’exception à la règle. Ce sont des agents professionnels». Jai été rapidement réconforté dans cette position, d’abord par le niveau de français irréprochable du commandant, ensuite par la pertinence de ses observations.

Debout, raide dans ses bottes, l’œil rouge comme un coucher de soleil, el commandante refusait dédaigneusement les 6 000 francs que lui tendait le chauffeur. Malgré le plaidoyer appuyé des notables parmi les passagers.  Devant cette intransigeance,  le taximan se résigne à céder ses papiers. Dernier acte d’un chauffeur guinéen. Un baroud d’honneur ! Un conducteur guinéen ne donne pas facilement ses papiers à un policier. Il faut discuter, parlementer, se mettre en colère, prononcer des jurons, solliciter l’aide des passagers,…mais ne jamais donner ses papiers, puisque ça met l’agent de police en position de force et oblige à payer plus. Le commandant examine les dossiers pendant un court instant puis les refile à son second, un subalterne. Nous sentons que ça va se compliquer. Chacun des passagers y va alors de son « pardon chef, on est fatigués ; nous venons de Labé, c’est loin»…. Le policier reste de marbre.

Calmement, il se met à expliquer: « ce chauffeur est en parfaite irrégularité. Il roule dans une voiture immatriculée taxi – plaque  de couleur noire – alors qu’elle est peinte en blanc, au lieu de jaune. Il n’est pas assuré, à vos risques et périls. Il détient une attestation de non gage, en lieu et place de la carte grise. Enfin, son permis est un document trafiqué, un faux ». Avec de telles charges, le plus ignorant d’entre nous comprend que notre chauffeur est indéfendable. Les flics rangent les faux papiers et vont s’assoir plus loin sous un abri de fortune pour se protéger du soleil.

Jusque là passif, je les rejoins en compagnie du taximan pour en savoir davantage sur leur méthode de travail si professionnelle. Le commandant – je tais son nom – m’explique qu’il relève de la Brigade Mobile. Il farfouille dans un calepin décati et sort un permis de conduire portant un numéro complètement identique à  celui de notre chauffeur. « Vois-tu jeune homme, ce sont des documents scannés à des fins de trafic. Nous en saisissons quotidiennement. Votre chauffeur doit aller à la fourrière », me dit-il. Notre-fautif-chauffeur essayait bien évidemment de se défendre avec des piètres arguments : tantôt, il avait oublié son vrai permis à la maison, tantôt il a confondu la carte grise du véhicule avec le certificat de non gage, etc. Chacune des ses phrases le plongeait davantage.

Enthousiasmé par le professionnalisme de l’agent et comprenant que les carottes sont cuites de par sa détermination, je hasarde cette question. « Chef, y a-t-il un moyen pour nous permettre de rentrer à la maison ? Voyez que nous sommes fatigués par ce long voyage ». Petit silence. Puis il répond : « Oui, je peux laisser le chauffeur vous déposer à la gare routière et revenir. Pour ce faire je lui donnerai mon numéro de téléphone, en cas de contrôle devant ». Au moment où je m’apprête à le remercier, il fait volte-face!   « Non, allez plutôt vous voir et revenez me voir ». Tout de suite, j’ai eu du mal à saisir le sens de sa phrase, un nom de code. Contrairement au chauffeur et un des sages qui nous avait rejoints entre temps. Ils tournent le dos, se concertent brièvement et reviennent avec 15 000 GNF qu’ils tendent au commandant. Celui-ci compte l’argent et répond : « c’est trop peu ». J’étais perdu ! Le sage rajoute de sa poche un autre billet de 5 000 GNF. Le poulet empoche les 20 000 GNF et dit tout simplement à notre intention : « vous pouvez partir » ! Un « Putain de merde » involontaire s’échappe de ma bouche ! J’étais complètement désemparé par le rapide retournement de la situation.

Une heure de négociation et un chauffard en flagrant délit d’infraction, le commandant de police vend le tout à 20 000 GNF ! J’étais moins choqué par l’acte de corruption lui-même – c’est devenu monnaie courante – que par le temps qu’il a consacré pour l’accomplir. Et surtout son semblant d’honnêteté initial. Un policier hautement qualifié mais pourri jusqu’aux os !

Comparé à l’agent gambien, propre et ordonné, le policier guinéen est un pauvre hère crasseux qui vit de racket sur lequel on tape à chaque fois qu’il ose réclamer de meilleures conditions de vie et de travail (Cas de la CMIS notamment). C’est de là que nos chauffeurs  de taxi, perpétuels hors-la-loi, tirent leur indélicatesse. Entre les deux, sont coincés les passagers qui trinquent perpétuellement. Un cercle vicieux et infernal dont les autorités guinéennes s’en tapent royalement. C’est en cela que le discours du Président Jammeh me charme. Il siffle la récréation dans son pays, de la plus belle des manières.

8 Commentaires

  1. L’attitude de ce fameux commandant ne m’étonne point dans la mesure où son salaire ne lui permet pas de joindre les deux bouts; d’ailleurs il n’est pas le seul à se retrouver dans cette ornière!! Quand les hommes censés maintenir l’ordre dans un pays se livrent à tels actes c’est toute la société qui en pâtit.Le fautif? c’est, bien sûr, l’Etat qui ne fait rien pour endiguer ce fléau qui a finit par ronger bien de gens jusqu’à la moelle des os. Cela ne fait qu’encourager les fraudeurs à récidiver car l’autorité est réduite à zéro!

    Merci pour ce bel article!!!

  2. Ben, que veux-tu hein, Alimou. Moi j’aime ce policier, je l’adore parce qu’il se laisse corrompre en gardant son grand air. Que dire donc de ceux-là qui arrivent même à supplier les conducteurs de leur donner juste quelque chose hein! Ce policier est un corrompu qui se respecte (rires)
    Amitiés

  3. @Sow Vous me manquez tous
    @Kpelly C’est vrai. Il y a des policiers qui demandent directement de l’argent même si tes papiers sont en règle. En fait, ils ne regardent même pas les papiers, ils t’arrêtent juste pour te demander un peu de fric. Quoique je préfère ce genre de policiers là.

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