Yayah n’est « Jammeh » photogénique !

Je l’ai échappé belle !  

Il a fallu de peu pour que j’apprécie le luxe de la prison ultra-sécurisée Mile 2 de Banjul dans laquelle croupissent de nombreux opposants et anciens compagnons du président gambien, son Excellence Docteur Alhagie Yayah Abdul-Azziz Jemus Junkung Jammeh alias The Big Man (excusez du peu).  Non pas parce que je sois un opposant à son régime, encore moins un ami, même ancien. Limite, je suis son beau-frère à cause de ma sœur Zeinab Suma (maroco-guinéenne), l’ex-première dame qu’il a fini par chasser au profit d’une autre liane tropicale du nom d’Alima Sallah.

Mais pourquoi donc je l’ai échappé belle? Parce que j’ai tout simplement osé photographier un portrait du président sur un panneau publicitaire !

C’était ce lundi 19 mars, à Bwiam une localité située à environ 100 km de Banjul la capitale où je me rendais. Profitant d’un arrêt de mon taxi à un check-point, je sors mon appareil photo pour fixer une image de Yayah Jammeh sur une pancarte, histoire d’enrichir ma banque d’images de blogueur. Rien d’insolite, la photo montre juste un Jammeh après la présidentielle de novembre 2011,  harnaché de son éternel boubou blanc, un coran à la main pavanant devant des femmes squelettiques auxquelles on fait dire dans la légende de la photo «Nous femmes gambiennes, aimerons le président Yayah Jammeh pour toujours».

Une de ces centaines de plaques à l’honneur du président qui  jalonnent la principale route du pays qui relie la capitale Banjul à la ville de Bassé à l’autre bout de cet intestin grêle qu’est la Gambie dans le ventre du Sénégal.

Mal m’en a pris. Trois policiers qui régulaient la circulation et deux agents de l’immigration ont fondu sur moi. Ils ont confisqué mon appareil photo avant de me conduire dans une espèce de taudis poussiéreux qui leur sert de quartier général.

«Pourquoi photographiez-vous Monsieur ? » m’interroge-t-on sans ménagement. J’explique que j’ai juste pris une image de la plaque montrant le président. L’un des policiers enchaine :

«Why do you snap du Big Man?» (Pourquoi tu photographies le Grand Homme). Je réponds, très poliment, que je ne savais pas qu’il était interdit de prendre en photo une photo du président. L’image prise est supprimée sur le champ. Ils inspectent l’appareil de fond en comble dans le but de voir si je n’ai pas d’autres photos similaires. Au moment où je croyais qu’ils allaient me lâcher enfin, surgit de nulle part un individu en tenue civile chaussé de simples repose-pieds. Un agent secret me révèlera-t-il plus tard. Il avait plutôt une gueule de milicien.  Il s’empare de ma carte d’identité guinéenne qu’on m’avait exigée, retire l’appareil photo et fonce dans une autre pièce. Quand je l’ai suivi, il a menacé: « nous allons t’enfermer à Mile 2, tu diras pourquoi tu photographies The Big Man ».

Je sens que  ça va se corser. J’explique alors que je suis journaliste, carte de presse à l’appui. Fallait pas. La fouille s’intensifie. Passeport, carte d’identité, carte de presse sont minutieusement épluchés et notés. Même ma carte de transport Passe Navigo de Paris que je trimballais est passée au peigne fin. Après m’avoir longuement interrogé, le milicien-agent secret passe un coup de fil à un supérieur à qui il explique qu’un journaliste guinéen a photographié The Big Man mais qu’ils ont noté mes références et supprimé l’image prise. « Que faut-il  faire maintenant ? » demande-t-il.

A cet instant, ma mémoire fait un flash-back sur l’assassinat en 2004 de Deyda Haydara directeur de The Point, de l’arrestation en 2006 de Chief Ebrima Manneh, journaliste au Daily Observer et du cas de nombreux autres défenseurs des droits de l’homme, journalistes, politiciens et militaires anciens compagnons de Jammeh portés disparus ou mis au vert. Je réalise que je suis en Gambie et que ça pourrait tourner au vinaigre.

Mon salut vient pourtant de ce coup de fil. L’agent me libère, apparemment sur ordre de son interlocuteur. Toutes mes affaires me sont restituées. Quand, après près d’une heure d’interrogatoire, je remonte dans le taxi, c’est le soulagement pour mes co-voyageurs qui avaient commencé sérieusement à se faire la bile pour moi.

C’est qu’il ne faut pas s’amuser avec Yayah Jammeh, le patron gambien dont l’image presque sacrée est omniprésente dans tout le pays. Depuis sa «réélection» en novembre dernier avec 72% des suffrages exprimés pour un quatrième mandat, on le voit partout sur des portraits géants le montrant en train de se recueillir sur un bout de chemin en campagne, ou en compagnie des jeunes gambiens désœuvrés et manipulés. Y en a un qui portait cette inscription : «Nous les jeunes, nous n’éliront pas uniquement le président Jammeh en 2011, mais nous mourront pour lui pour toujours ».

Lors de son investiture le 19 janvier dernier il a prévenu les Gambiens qu’il sera « plus dangereux »que durant ses 17 années passées au pouvoir.

Arrivé au pouvoir en 1994 suite au coup d’Etat qui a déposé l’ancien président Dauda Kairaba Jawara, ce militaire de l’ethnie minoritaire Joola est devenu un président fantasque régnant sans partage dans cette ancienne colonie britannique de 1,7 millions d’habitants. Ses discours à la GRTS, la télévision gambienne, sont de véritables sermons où il promet de libérer ou d’emprisonner qui il veut.

Yayah Jammeh à qui on prête des velléités royalistes depuis peu, a révélé aux Gambiens être un guérisseur du Sida. Il les nourrit désormais de biscuits vitaminés que son cortège distribue de Banjul, une capitale aux allures de champ de ruine, à Kanilai son village paradisiaque. Thank you Mister President.

1 Commentaire

  1. Loin du contexte dans lequel blogueurs et journalistes travaillent dans certains pays africains, on n’apprécie pas à sa juste valeur la liberté d’expression et de mouvement. Moi, c’est pour avoir photographié le fleuve Konkouré que j’ai subi le meme traitement que toi, à la différence que moi, c’est à Gaoual qu’on allait m’envoyer. À Nairobi, en 2012, j’ai risqué la prison pour avoir photographié une banderole sur une église, parce qu’on me prenait pour un somalien qui cherchait à repérer des lieux pour des attentats. Il y a deux ans, on m’a arrêté à Kampala pour avoir photographié des images que la CENI avait peintes sur ses murs pour l’éducation électorale.

    Du courage

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