Ramadan : la gêne des non-jeûneurs

Vingt-troisième jour du mois de ramadan 2012, vingt-troisième jour de pénitence pour Monsieur Alphonse (le prénom a été changé). Alphonse, comme son nom l’indique, est pourtant tout sauf un musulman. C’est un honorable jeune chrétien, droit comme un «i», qui ne rate pas la messe dominicale de la paroisse locale, fringué et parfumé comme seul un jeune chrétien peut l’être. A priori, il n’est donc pas concerné par l’observation du mois de ramadan. Il ne jeûne pas. Mais c’est tout comme.
Car depuis le début de mois saint de ramadan, Alphonse fait quasiment comme les musulmans. Il mange très peu ou pas du tout dans la journée. Non sans en vouloir ou faute de ne pas chercher, mais parce qu’il éprouve toutes les peines du monde pour trouver à bouffer. Son statut de célibataire ajouté au fait qu’il vit à Labé (400 km de Conakry), une ville considérée comme berceau de l’islam en Guinée, ne plaide pas en sa faveur.
Chaque jour il passe de longues heures à quêter dans les quartiers un morceau à se mettre sous la dent ; il se heurte systématiquement à des échoppes hermétiquement fermées et des gargotes, jadis grouillantes de monde, tristement désertées. Ramadan oblige. Quand on est musulman, il est non seulement interdit de boire et de manger durant la journée, mais aussi de commercer des aliments cuisinés.
Même le pain on n’en trouve plus pendant la journée» témoigne Alphonse. «Quand tu demandes aux revendeurs et qu’ils te disent sèchement qu’il n’y en a pas, ça sous-entend souvent « tu ne vois donc pas que c’est le ramadan ?» se plaint-il. «C’est quand même dur d’avoir son argent en poche sans pouvoir s’acheter à manger», ajoute-t-il, un sourire narquois dans la voix.
Comme Alphonse, ils sont nombreux, les non-jeûneurs, à mener une vie de galérien pour trouver à manger par les temps qui courent en Guinée, pays à 90% musulman. Ici les gens sont ce qu’ils sont, pauvres et précarisés, mais l’observation du jeûne du ramadan ne souffre d’aucun sabotage. Bars-cafés et gargotes ont les rideaux tirés, les boulangeries tournent au ralenti, ne servant du pain que la nuit. Et puisque chez nous le riz et le pain constituent l’aliment de base, bonjour la faim pour les malheureux non-jeûneurs.
Ces deniers sont constitués de malades, de personnes très âgées, d’enfants pas encore en âge de jeûner, certaines femmes enceinte ou nourrices et les non-musulmans. Une minorité laissée pour compte qui fait comme elle peut pour se nourrir durant les 29 ou 30 jours du mois; se contentant de l’eau, du pain sec ou bien de quelques fruits. Du menu fretin destiné à calmer leur fringale accentuée par une période de vaches maigres qui ne dit pas son nom.
Parmi ces non-jeûneurs, les malades, les personnes âgées et les jeunes enfants sont les plus touchés. Ils sont souvent oubliés par les jeûneurs plus préoccupés à préparer leurs propres repas du soir qu’à s’occuper d’autre chose. Du coup, ils se contentent d’un seul repas par jour, qui arrive souvent à la fin de la journée. Pour limiter les dégâts, certains, les non-musulmans, sont retournés à la cuisine.
C’est le cas d’Alphonse qui révèle avoir été obligé à jeûner une journée entière, faute d’avoir trouvé à manger.
Maintenant, je me suis acheté des pommes de terre et un peu de mayonnaise» soupire-t-il. Désormais, je me fais un petit plat et me barricade dans ma chambre pour le manger.
Pour les autres, notamment les gosses des familles très modestes, c’est la résignation et les complaintes. Comme cette petite fille de 6-7 ans, que j’ai croisée l’autre jour en train de chanter pour elle-même :
Oh que la faim sévit ces temps-ci !
Tout est dit!
Commentaires