Dans la peau d’un chauffeur de taxi de Conakry

Taxi-jaune – Crédit photo : Alimou Sow

Je bosse 16 heures par jour. Sept jours sur sept. Pour un salaire mensuel de 150 000 GNF. Depuis 10 ans. Je connais la capitale guinéenne mieux que ma poche. Je m’appelle Alpha*. J’ai 32 ans. Je suis chauffeur de taxi à Conakry.

Mais Alpha, c’est à la maison. Au boulot, je me fais appeler « Rafale » par les potes. Je ne tire pourtant sur personne. C’est à cause de mon côté «chaud-chaud» qu’ils m’ont collé ça. Sinon, sur la route, mon lieu de travail, c’est souvent « maître » ou « taximan » qu’on m’appelle. Parfois «taxi» ou « taximètre », mais tout le temps « sofééri »« mètèr », « maudit » ou « le bâtard ». Des qualificatifs devenus des sobriquets qui me collent à la peau et dont j’ai fini par m’accommoder sans soucis.

De Conakry, j’ai fini aussi par m’accommoder. Cette ville atypique, cette non-ville, une sorte de mélange de bourgade rurale et de cité urbaine, sans eau, pour une grande partie, et sans électricité. Toujours encombrée. Une capitale-moi, dont je prends les couleurs chaque jour, où je fonds par mimétisme comme un caméléon. Conakry, c’est moi, moi c’est Conakry. Une cité qui vit à 100 à l’heure. Vitesse à laquelle je roule habituellement à bord de mon taxi chéri.

Mon taxi ! Mon outil de travail, mon bureau, ma boutique, mon magasin, ma muse, mon amulette. Celui qui m’habille, me nourrit, me loge, me fait sourire souvent, me fait chier tout le temps. Une petite Nissan Sunny peinte en jaune, comme tous les taxis de Conakry. J’ignore son âge exact. Y en a qui disent qu’il est fatigué, vu son état. Ce n’est pas mon avis. Extérieurement,  il lui manque, certes, les feux rouges, les clignotants, l’essuie-glace de la vitre arrière et les deux rétroviseurs. Il porte aussi une grosse toile d’araignée sur le pare-brise avant, des traces de coups de fouet sur les flancs, au capot et sur le toit. A l’intérieur, seuls le démarreur, les ceintures de sécurité, et les manivelles pour monter les vitres font défaut. Plus quelques boutons sur le tableau de bord. Le reste est parfait. Il roule cool.

Pare-brise brisé

 

A quoi servirait tout ça d’ailleurs? Inutiles, les feux de stop et clignotants quand je peux freiner « bouge-pa s» et tourner où je peux, quand je veux.  Qui n’a pas vu les chauffeurs de voitures personnelles clignoter à gauche pour aller à droite ? Des chauffards qui ont obtenu leur permis dans les auto-écoles et qui veulent se comparer à nous. Inutile aussi l’essuie-glace, puisque la glace elle-même est inexistante, remplacée par un écran plastique. Rares sont les pare-brise qui survivent aux étreintes quotidiennes entre taxis, ou quand l’axe Bambéto-Cosa est en ébullition. Un caillou a vite fait de le péter où d’y imprimer une jolie toile d’araignée. Presque tous les taxis de Conakry portent une !

Policière tenant un bout de tuyau

 

Un furtif coup d’œil par la vitre est mieux que le rétroviseur. Les coups de fouets, quant à eux, sont l’œuvre des maudits policiers de la route. Mes pires ennemis. Ces affamés passent tout leur temps à me rançonner et à cravacher ma Nissan par des bouts de tuyau qu’ils brandissent comme des Talibans en plein Kaboul! Y a longtemps qu’ils ont perdu l’usage du sifflet. Celui-ci est remplacé par des coups de pieds et de cravaches pour réguler la circulation. Une révolution chez nous !

Pour le démarreur, deux bouts de fils dénudés font l’affaire. C’est instantané. Comme dans les films quand les bandits volent une voiture. Sinon je le fais pousser pour l’allumer. C’est là qu’il me fait chier ce taxi.

Pour la ceinture de sécurité, obligatoire pour le chauffeur, j’ai une corde attachée nulle part que je colle à la poitrine à l’approche d’un contrôle de police. Ça marche nickel. Sinon un billet de 1000 francs peut acheter l’infraction. Tout comme l’absence de permis, de carte grise ou d’assurance. Assurance  de qui ? Mon oeil. S’en fout aussi des manivelles pour les vitres. Tu les laisses intactes, c’est un salaud de petit mécanicien qui te les volera un jour. Un tournevis que je détiens sert de manivelle générale quand il pleut où quand le taxi devient « un fou r», complainte des passagers emmerdeurs.

Ah les passagers ! Je me demande pourquoi ils me haïssent tous ?

Ces inconnus pour qui je ne suis pas Alpha mais «taxi», « maître » ou « le bâtard ». Des individus que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, mais qui m’insultent et me maudissent à longueur de journée. Alors ils s’étonnent que je ne réponde pas à leurs lamentations lorsqu’il y a une crise de taxis le matin pour descendre « en ville » où pour remonter en banlieue le soir. C’est mon heure de gloire ces deux moments. Il me plaît de les voir se bousculer comme des animaux pour monter dans mon taxi qu’ils ont fini par défoncer. Quand j’en ai marre, je roule en mode «déplacement». Muet comme une carpe quand ils me demandent « maître c’est où ? ». Intérieurement, je réponds : « C’est en enfer, sale connard ».

Petit rectificatif. Ce taxi ne m’appartient pas en fait ! Il est à un « Vieux » que je maudis tous les jours à mon tour. Je dis  « MON » taxi, puisque je le gère, il est entre mes mains. C’est comme ça chez nous. Ce que tu détiens ou soutiens, t’appartient. Ainsi, quand mon équipe Barça joue contre le Real, je ne dis pas Barça est opposé au Real Madrid. Je dis « nous allons déculotter les Madrilènes ». Donc,  mon taxi appartient à ce vieux grabataire qui m’exige une recette journalière de 60 000 francs.

Je supporte aussi les frais de carburant, 20 litres par jour, les infractions que je commets tout le temps, les futiles cotisations syndicales, les frais de réparation en cas de pannes mineures  et la rémunération des coxeurs . Ces petits morveux, voleurs de téléphones portables par excellence qui passent leur temps à aboyer les noms des quartiers de Conakry pour rameuter les clients contre un billet de 500 francs.

Pour couvrir tous ces frais, plus la recette journalière et mon « pain du jour », je roule comme un damné. Un piéton qui me hèle quand la circulation est fluide, je peux piler même à 100 à l’heure pour le prendre. Je suis un rat d’embouteillage. Je connais tous les raccourcis. Partout où peut passer une Sunny, je passe. Fût-ce le sas d’une aiguille ! J’embarque deux personnes devant, et quatre derrière. Je souris souvent au volant quand j’entends les passagers râler sur la surcharge. Ce qu’ils ignorent, c’est que pour moi, ce ne sont pas des personnes qui sont assises dans mon taxi mais des montants de 1.500 francs, coût du tronçon.

Alors, qu’ils soient gros, gras, maigres, hommes, femmes, jeunes, vieux, sains, malades, serrés ou confortablement assis, je m’en tape. Comme s’en tape le proprio du taxi qui ne gobe jamais quand je lui dis que la journée n’a pas été bonne. Alors c’est le tacot qui trinque. Il arrive que je le sous-loue à un pote en galère qui, lui aussi, s’en donne à cœur joie.

C’est ainsi jusqu’à ce qu’il rende l’âme ou que le propriétaire, se rendant compte de mes magouilles, me le dépossède. Alors je transhume chez un autre. C’est ainsi depuis 10 ans. Je tourne en rond. Mais j’aime ça. Je vis de ça. Je suis un taxi de Conakry.

*Prénom fictif

6 Commentaires

  1. « Policière tenant un bout de tuyau » MDRRRR!!
    Un billet tout en finesse comme d’hab. Chapeau!
    Ya pas une categorie de personnes que je deteste plus que les taximan de conakry : je suis sur que si on analyse leur cerveau on verra que c gars là ne fonctionnent pas ronds. Mais je les respecte qd meme car d’une maniere ou d’une autre, ils soulagent la population.

  2. superbe billet Alimou! c’est exactement le quotidien que nous passagers et eux taxi-maître vivent a Conakry. c’est notre calvaire quotidien, bien vu mon cher.
    lorsqu’il y a pas de monde, ils te supplie de monté dans leur taxi de merde, et quand y a pas de taxi du tout par exemple aux heures de pointe comme il l’a dit ils se moquent des passagers et cherchent des déplacements a des prix hors du commun. c’est embêtant de devoir chercher un taxi le matin et le soir!

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