Elections législatives : le système électoral guinéen pour les nuls !

Crédit image: Edile.fr

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Sauf retournement spectaculaire de situation, – pas impossible –  les Guinéens se rendront aux urnes le mardi 24 septembre prochain pour élire les 114 députés de l’Assemblée nationale, 11 ans après le dernier scrutin législatif qui remonte au dimanche 30 juin 2002.

Soit cinq ans de mandat légal pour les députés (2002-2007), et six ans de cafouillage électoral pour le pays (2007-2013) ; pouvoir et opposition se détestant cordialement.  Le 3 juillet dernier, les protagonistes guinéens, chaperonnés par la communauté internationale, ont signé un accord politique permettant d’aller, enfin, aux élections législatives.

On y va donc le 24 septembre. Mais sait-on réellement pourquoi ? Les 5,3 millions électeurs que la CENI dit avoir inscrits font-ils tous la différence entre les deux scrutins : élection uninominale à un tour et liste nationale à la représentation proportionnelle ? Dans un pays où, selon les statistiques officielles, 72% de la population est analphabète, on peut raisonnablement douter.

Personnellement, j’ai cherché à mieux comprendre et je partage.

L’Assemblée nationale guinéenne, dont le rôle est le vote des lois et le contrôle de l’action gouvernementale, compte 114 députés élus pour un mandat de cinq ans renouvelable. Sur les 114, les deux tiers sont  élus sur une liste nationale et un tiers élu par circonscription.

La Guinée compte actuellement 38 circonscriptions électorales représentées par les 33 préfectures du pays, plus les cinq communes de la capitale Conakry.

Avant d’aller plus loin, précisons que tout citoyen guinéen présenté par un parti politique, sain d’esprit (quand j’écoute certains candidats battre campagne, je me demande si ce critère a été tenu compte pour ces législatives !),  jouissant de ses droits civiques, n’étant pas fonctionnaire de l’Etat (dans la circonscription où il se présente), n’étant pas militaire ou magistrat, peut être élu député.

Le système électoral en Guinée est mixte sans compensation. En termes clairs, il combine deux scrutins distincts dont l’un ne compense pas l’autre. Chaque électeur votera donc pour désigner simultanément :

  • Le député de sa circonscription
  • Le parti politique de son choix

A travers :

  • Le scrutin uninominal à un tour : littéralement, c’est un scrutin où on ne peut indiquer qu’un seul nom. Il est d’une grande simplicité. Le candidat ayant rassemblé le plus de voix dans sa circonscription est élu. Etant à un seul tour (contrairement à la présidentielle qui en a deux), une majorité relative de voix suffit pour gagner une élection. En cas d’égalité de voix entre deux candidats, le plus âgé l’emporte. Ce scrutin permettra d’élire donc 38 députés sur les 114 du parlement.  On vote plutôt pour un candidat que pour un parti politique.
  • Mode de calcul des résultats: le candidat qui recueille le plus de voix dans sa circonscription est déclaré vainqueur. Exemple : A, B, C sont candidats à l’uninominal dans ma circonscription, commune urbaine de Matoto (en réalité, ils sont au nombre de six pour ces législatives). A supposer que Matoto compte 10.000 électeurs. « A » recueille 3.000 voix, « B » 2.000 et « C » 5.000 voix. « C » est automatiquement déclaré vainqueur.

  • La liste nationale à la représentation proportionnelle : Dans ce scrutin, les électeurs votent pour un parti politique, puis les sièges sont attribués aux différents partis proportionnellement au nombre de voix obtenues. Les candidats sont élus dans l’ordre d’apparition sur la liste de leur parti. Deux tiers des députés doivent être élus avec ce scrutin, soit 76 députés. Un quota minimum de 30% est réservé aux femmes.
  • Mode de calcul : Un peu de maths, ma bête noire, pour comprendre. Ici, pour le calcul des résultats, on cherche ce qu’on appelle le « quotient » pour déterminer le nombre de voix requis correspondant à un siège de député. Simplifions : pour obtenir le quotient, on divise le nombre total de suffrage exprimés (nombre de votes moins les bulletins nuls) par le nombre de députés à élire.

Exemple : Après le toilettage du fichier électoral de la CENI, supposons que celui-ci contiendra en définitive 5 millions d’électeurs et que le jour du scrutin, on fera comme les Maliens, 400.000 bulletins nuls (je crains le pire). Le suffrage valablement exprimé sera donc 4.600.000 voix à repartir aux 76 députés. Posons l’opération : 4.600.000/76 =  60.520,31 (quotient).

En clair, dans notre exemple, pour obtenir un siège de député à l’Assemblée, chaque parti doit gagner 60.520 voix.

Supposons qu’il existe 3 listes nationales, « A », « B », « C » (en réalité, pour les législatives du 24 septembre il existe officiellement 22 partis en lice, donc 22 listes avec un total de 1672 « députables »). On sait que chacune de nos listes « A », « B » et « C » doit obtenir un minimum de 60.520 voix pour prétendre envoyer un député concurrencer les artistes de tout poil à notre Palais du peuple omni-évènements (siège de l’AN).

Au lendemain du 24 septembre, les résultats donnent : liste « A » = 2.000.000, liste « B » = 1.600.000, liste « C » = 1.000.000 de voix. Pour savoir le nombre de sièges obtenus par chaque liste, on divise le nombre de voix qu’elle a valablement obtenu par notre quotient (60.520). Ce qui donne dans l’ordre : « A » = 33,04 ; « B » 26,43, C  = 16,52. Mais la somme des députés (en oubliant les chiffres après la virgule) ne donnent pas 76 députés dont on a besoin (33+26+16 = 75).

Alors, on fait recours à ce qu’on appelle la règle du plus fort reste. Ici, la liste « C » a le plus fort reste (0,52). Ce parti remporte donc le siège restant. En cas d’égalité du plus fort reste, le siège revient à la femme ou, à défaut, au plus jeune, suivant les listes.

On obtient donc les 76 chanceux qui rejoindront les 38 autres issus de l’uninominal pour constituer les 114 députés qui vont être payés pour s’insulter cinq ans durant au perchoir (non je déconne, ils vont contrôler l’action gouvernementale !!!).

Sans rentrer dans les détails des avantages et inconvénients de ce système électoral, on peut remarquer d’ors et déjà deux choses : la complexité du mode de calcul des résultats (pour la proportionnelle) rallongera le délai d’attente de ceux-ci. Ensuite, il a le mérite, du moins théoriquement, de rapprocher l’électeur de l’élu (uninominal) et de s’éloigner ainsi de l’ethnisation du scrutin.

Les électeurs le savent-il ? Je doute. Une bonne partie de l’électorat rural, analphabète, ne fait aucune différence entre ces législatives et la présidentielle, croyant fermement qu’elles opposent une nouvelle fois les deux finalistes de l’élection de 2010.

Pendant ce temps, les candidats se succèdent à la télé, que personne ne regarde faute de courant, pour nous lire leurs CV touffus, au lieu d’expliquer aux citoyens  comment voter.

Le premier élu de ces législatives risque d’être le bulletin nul. Wait and see.

6 Commentaires

  1. C’est super bien dit mon cher Alimou, moi personnellement je ne dis pas qu’il n’y aura pas legislatives cette fois-ci, mais j’en doute fort. Comme tu l’as dit, au lieu d’aider les gens a comprendre comment voter , ils affichent leurs vilaines figures, se montrant chaque jour dans des nvelles tenues, a se venter , a faire leur promotion… Ce n’est pas ce qui interesse la population, tout le monde sait deja de quoi ils sont capables. Qui sait? Peut etre que ce mandat finira sans qu’il y aient elections legislatives…#Dommage

  2. Très bien expliqué même pour nous qui sommes profanes en politique, mais comme tu l’a évoqué, il ya de fortes raisons de douter qu’un grand nombre d’électeurs de notre pays puissent comprendre ce bazard électoral. Je me demande par contre si ce système relève d’une invention de nos « constitutionnalistes fait maison » ou calqué de notre histoire coloniale. tout compte fait je pense que ce système mérite d’être simplifié pour permettre à nos concitoyens de choisir en toute connaissance de cause la personne qui les représentera dans notre fameuse assemblée « nationale », même si, en réalité ils ne servent à rien.

  3. Très bel article qui porte bien son nom d’ailleurs, bravo Alimou. Perso, j’avais une petite idée de la mécanique electorale, un peu plus je dirais après cette lecture. L’analphabétisme aidant, il risque d’y avoir plus de bulletins nuls que de valables (joke…). Les partis devraient comme le soulignent l’article, beaucoup plus porter le focus sur le mode de fonctionnement de cette élection au près de l’électorat. Décidément, la priorité est ailleurs.

  4. Très belle présentation d’un système électoral ayant certaines compléxités. Vous m’avez bien éclarici sur quelques nuances difficiles à trouver dans des journaux d’actualité. Bravo. Et je rejoins Abdoul ci-dessus sur la question de l’origine du système. Un prochain article?

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