Ce que la vie doit à l’amour !*

Cet article est une fiction portant sur le thème de la « Jeunesse guinéenne d’aujourd’hui ».

Comme convenu la veille, nous nous étions levés aux aurores pour nous retrouver.

  • Ça y est, je suis prêt dit-il !
  • On y va, répondis-je, la gorge serrée.
  • Allez, c’est parti !

Sac à dos en bandoulière, il se mit devant marchant d’un pas hâtif sur l’étroit sentier du village. Les pattes de son jean balayaient la rosée dans un frou-frou musical. J’avais relevé mon pagne jusqu’aux genoux pour éviter de le mouiller. Je suivais Sadio en silence. Personne ne parlait. Seuls nos cœurs, en proie à une tempête de mélancolie, communiquaient dans un silence pesant.

Nos silhouettes se détachaient dans le décor des feuillages, dessinés par le faisceau de nos lampes torches à l’aide desquelles on s’éclairait. A l’est, le ciel s’illuminait d’une couleur pourpre annonçant la naissance de l’aube. Progressivement, la nature s’éveillait.

  • On y est, tu dois te retourner ici, me lança-t-il lorsqu’on arriva à un croisement de chemins. Sadio s’efforçait à ne laisser transparaitre aucune émotion dans sa voix, mais il était évident qu’il avait, lui aussi, le cœur lourd.
  • Je voudrais te pousser encore un peu plus, fis-je.
  • Non, il ne fait pas encore jour, tu dois te limiter ici. Ça commence à faire du chemin pour ton retour au village. Tu es toute seule, il ne faut pas prendre des risques inutiles.
  • Mais il n’y a pas de risque, en plus j’ai pas peur voyons argumentai-je.
  • N’insiste pas Assiatou, s’il te plait limite-toi là et rentre à la maison.

 J’étais obligée d’accepter sa proposition d’autant plus que Sadio avait une trentaine de km à parcourir à pied pour arriver en ville d’où il devait s’embarquer pour Conakry. Je savais qu’il se faisait de la bile à l’idée de rater son taxi, sachant qu’il n’y avait qu’un seul taxi-brousse qui ralliait la capitale au rythme de deux fois par semaine. Louper celui-ci revenait à patienter quatre jours supplémentaires avec toutes les conséquences que cela impliquait pour dormir et manger en ville.

On s’arrêta sous un grand arbre feuillu pour nous dire au revoir. Instant déchirant. Il me tendit sa main gauche que je serrai avec ma main gauche également. Chez nous, sans que je ne sache trop pourquoi, la tradition voudrait qu’on se serre les mains gauches pour se dire adieu.

Jamais adieux ne furent aussi pénibles pour moi.

  • Assi,… m’appela-t-il !
  • Sadio,… répondis-je en le fixant dans les yeux.

La conversation s’arrêta-là. Nous étions incapables de continuer à parler tant l’émotion était forte. On se contentait de nous regarder, chacun devinant ce que l’autre ressentait, ce que l’autre voulait dire par-delà le poids du silence.

Il retira sa main doucement, s’avança, marcha quelques pas avant de s’arrêter et de revenir sur ses pas. Je n’avais pas bougé. Il me saisit par la taille et me serra très fort contre lui. Sur mon sein, je sentais son cœur battre la chamade. Je savais qu’il brûlait d’envie de m’embrasser – moi  aussi d’ailleurs – mais nous nous étions promis de ne rien faire avant le mariage comme le veulent notre tradition et notre religion.

Il était 18H. Cela faisait déjà 11H de temps depuis que Sadio était parti. Son image emplissait ma tête, je n’arrêtais pas de penser à lui, de repenser aux instants de notre séparation laborieuse de ce matin. J’avais comme une boule de feu coincée dans la gorge. Avait-t-il pu voyager ? Avait-t-il raté son taxi ? Avait-t-il trouvé à manger ? Je me posais un tas de questions.

Sans doute Nen Kadiatou aussi, la mère de Sadio. Fils unique depuis le décès tragique de ses frères jumeaux dans un accident, Sadio était la prunelle des yeux de sa maman. Elle me demandait de ses nouvelles sans arrêt. Malheureusement, je n’avais pas plus d’informations qu’elle. Notre village était totalement enclavé, aucun réseau téléphonique n’était disponible pour communiquer.

Je rassurais la vieille dame – et me rassurais moi-même –, en prédisant que la route de Sadio serait bonne puisque j’avais veillé personnellement à ce qu’il respectât scrupuleusement le rituel du voyageur. Ainsi, avant de sortir de la maison, il avait consulté la position de la poule couveuse et suivi la direction indiquée par celle-ci en sortant. Il avait également versé une calebasse d’eau au pied de l’oranger de la concession. De mon côté, j’avais écrasé trois œufs au carrefour et déposé autant de tas de cendre tel que recommandé par le marabout que j’avais consulté pour le voyage de Sadio.

Nous habitions un village de montagne aride d’où nous tirions l’essentiel de nos ressources alimentaires d’une agriculture itinérante sur brûlis. Or, le dérèglement climatique avait provoqué l’espacement des pluies. Les champs étaient devenus improductifs poussant presque tous les hommes à l’exode rural vers les centres urbains et notamment vers la capitale à la recherche d’une vie meilleure. Seules quelques vieilles personnes, des veuves et des enfants peuplaient les hameaux tristes.

En dépit de son jeune âge, à peine 22 ans, Sadio était devenu le principal soutien de ses parents frappés par la vieillesse. Son rêve le plus ardent était de leur construire une maison en dur et de les emmener à la Mecque effectuer le pèlerinage.

Intelligent et bon élève, il avait été malgré tout contraint d’abandonner l’école en classe de 6ème année pour s’occuper de ses parents après la mort de ses frères. Moi aussi, j’avais abandonné mes études au niveau primaire sur décision de ma mère qui avait estimé qu’en tant que benjamine de cinq frères, je devais l’aider dans ses tâches ménagères et laisser les garçons étudier. A l’époque, j’étais trop petite pour comprendre. Maintenant, je me serais sans doute opposée à cette décision…

Sadio est mon cousin. Son courage et sa sagesse avaient poussé son oncle – mon père – à me le promettre en mariage. J’avais tout de suite accepté, puisque au-delà de son courage, Sadio est un beau garçon, gentil et galant. J’avais appris à le connaitre et à l’aimer. J’avais hâte de me marier avec lui, même si, par pudeur comme il est de coutume chez nous, j’évitais soigneusement de le lui dire.

Sadio avait expliqué à ses parents qu’il partait à Conakry. Il leur avait dit qu’il voulait tenter sa chance dans le commerce en ouvrant une échoppe de quartier. Son père, convaincu de son projet, avait consenti de revendre deux de ses vaches et quatre chèvres pour constituer le capital d’investissement. Une petite fortune dans notre contrée.

Mais à moi, il avait dit la vérité et c’est cette vérité qui me chagrinait davantage. Sadio m’avait avoué qu’il se lançait dans une grande aventure : il voulait tenter sa chance pour rejoindre l’Europe par la route ! Comme le firent deux de ses amis, Younoussa et Djibril, qui avaient réussi à gagner l’Italie il y a un an.

Les jours passaient et se ressemblaient. Sadio me hantait. Je me réveillais à l’aube, je faisais ma prière et profitais pour demander à Dieu de lui faciliter son voyage. Je n’avais toujours pas ses nouvelles cinq jours après son départ. J’ignorais s’il était arrivé à Conakry à bon port, ni ce qu’il était devenu. J’attaquais ensuite la journée qui commençait par la corvée d’eau. Je devais remplir plusieurs bassines en allant puiser à la source du marigot qui entourait notre village. J’avais mal aux reins à  force de descendre et de remonter le chemin qui serpentait la pente raide donnant accès au marigot. Mais c’est ainsi, comme toutes les femmes du village, je devais m’y faire.

J’avais enfin des nouvelles de  Sadio, une semaine après notre séparation. Mon frère Malik, qui l’avait accueilli à son arrivée à Conakry avait envoyé un message expliquant qu’il avait dormi chez lui deux jours avant de continuer son chemin. Son taxi était tombé en panne sur la route de Conakry obligeant tous les passagers à dormir en pleine brousse. Mais, par la grâce de Dieu, rien ne leur était arrivé. Une grande chance à cette période d’attaques à main armée perpétrées par des coupeurs de route qui régnaient en maitres sur les trajets interurbains.

Sadio n’avait pas dit grand-chose à mon frère Malik sur ses véritables intentions. Il lui avait vaguement expliqué qu’il partait à Bamako, au Mali, pour acheter des basins qu’il entendait revendre ensuite à Conakry. Malik avait essayé de le convaincre que ce projet était certes intéressant à long terme, mais un peu risqué étant donné que Sadio n’avait pas suffisamment de l’expérience dans le commerce. Il l’avait plutôt conseillé de rester à Conakry et d’essayer d’ouvrir une boutique de quartier avec quelques marchandises ordinaires. Malik était prêt à y contribuer si nécessaire et même de lui servir de guide se fondant sur son expérience propre en ce domaine. Sadio avait décliné poliment l’offre, arguant qu’il voulait tenter l’aventure des basins-Bamako pour voir ce que ça pourrait donner.

Il s’était donc embarqué pour Bamako en compagnie de Saliou, le fils de l’ancien maitre tailleur de Malik également originaire de notre village. Je connaissais Saliou qui avait récemment séjourné ici pour quelques jours. Un loup solitaire aux dents longues. Sadio et lui étaient devenus inséparables, entretenant une complicité que je peinais à percer. Ils menaient d’interminables entretiens jusque tard dans la nuit sous le Kouratier derrière notre concession. Je les surprenais évoquant des contrées lointaines dont je n’avais jamais entendues parler : Sahara, Lampedusa, Melilla, Méditerranée, etc…

Une fois, alors que je les épiais, je les avais entendus parler d’une grande clôture surmontée de barbelés qu’il fallait grimper pour accéder à un territoire appartenant lui-même à un pays étranger mais qui se trouverait dans un autre pays. Je n’y comprenais rien en dehors de la dangerosité d’affronter cette barrière qui serait haute de plusieurs mètres et surveillée 24H/ 24 par des agents de sécurité accompagnés de chiens méchants.

Sadio n’avait  jamais voulu qu’on en parle quand je lui avais demandé de m’expliquer ce qu’il fricotait avec Saliou et tous ces lieux dont ils parlaient. « Assi, écoute-moi ! D’abord ce n’est pas poli d’écouter des conversations privées » m’avait-il opposé. Ayant compris que j’en savais plus qu’il ne s’imaginait, il était contraint de me dire au moins qu’il voulait tenter l’aventure de l’Europe pour aider ses parents comme l’avait fait Younoussa qui avait réussi à envoyer les siens ainsi que ses beaux-parents à la Mecque. Je ne voyais aucune objection à ce qu’il parte, je craignais simplement pour sa vie et du sort de notre projet de mariage. D’ailleurs, je dois avouer que la perspective de voir ses parents et éventuellement les miens accomplir le rite du pèlerinage à la Mecque ne me déplaisait guère…

Ainsi, mon frère n’avait pas assez d’informations. Depuis qu’il était parti voilà plusieurs jours, Sadio n’avait pas donné de ses nouvelles. Mon frère ne s’en inquiétait pas outre mesure, puisque, à ses yeux, le trajet Conakry – Bamako était relativement sûr pour un voyage diurne. Ensuite, il était tout à fait normal que Sadio prenne plusieurs jours dans la capitale malienne pour acheter sa marchandise. Comme il le craignait, lui Malik, ce ne devait pas être du beurre à couper pour un novice.

Mon frère ignorait tout du projet aventureux de Sadio. J’ai fini par le lui dire à cause du manque d’informations et de mon inquiétude qui allait grandissante.

Un mois, puis deux, puis trois mois… Toujours aucune nouvelle de Sadio et de son compagnon de route, Saliou. Nen Kadiatou, sa mère, était au bord de la crise des nerfs. Elle pleurait sans cesse disant qu’elle avait perdu l’unique fils qui lui restait, comme elle a perdu ses deux jumeaux il y a quelques années. J’essayais de la réconforter et de la rassurer que Sadio allait bien et qu’il rentrerait sans doute un de ces quatre. Sans grand succès. Le visage de la vieille dame n’était plus qu’une indéfinissable expression de dépit et de désespoir. Elle avait les traits tirés, les yeux hagards, le regard perdu.

Mes nuits étaient sans fin. Sadio m’habitait. J’étais incapable d’arrêter de penser à lui. Je le voyais enfin. Il était vêtu d’un pantalon jean noir, assorti d’un polo couleur cendre et coiffé d’un large chapeau feutre. Il portait une vieille paire de baskets éculées aux lacets défaits. Il avait le visage noirci, les mains enveloppées dans des bandes de chiffon. C’était la nuit, il courait péniblement vers une clôture très haute, suivi de trois autres personnes. Tous avaient commencé à grimper le mur lorsque, soudain, derrière eux, surgirent d’énormes chiens bergers allemands, les yeux injectés de sang, qui aboyaient rageusement. L’un d’eux attrapa Sadio par la jambe et le fit tomber. Il se débattait, hurlait à l’aide, tandis que le gros chien bavait sur lui s’apprêtant à le mordre au cou.

Je me réveillai en sursaut, haletante, tout en sueur. Je ne refermai plus les yeux jusqu’au petit matin. Il en était ainsi depuis plusieurs jours. Mon sommeil était peuplé de cauchemars dans lesquels je voyais Sadio dans des situations désastreuses : tantôt il mourait de soif au milieu du désert, tantôt il se noyait dans un océan de sang.

J’étais repartie consulter le marabout pour enlever des sacrifices et demander à Dieu de veiller sur Sadio, de me donner de ses nouvelles et surtout de me le ramener sain et sauf.

Dix jours après le sacrifice, Malik me fit parvenir enfin une bonne nouvelle. Saliou avait pu joindre ses parents pour leur expliquer qu’ils allaient bien, lui et son ami Sadio. Ils avaient réussi à traverser le désert et à atteindre la Libye. Ils s’apprêtaient à traverser la mer pour se rendre en Italie. Il disait que le voyage était risqué mais qu’ils étaient en bonne santé et déterminés tous les deux. Sadio en avait profité pour me glisser un message personnel. Il disait qu’il m’aimait et qu’il n’arrêtait pas de penser à moi, ainsi qu’à sa mère. Il m’exhortait de continuer à prendre soin d’elle. Bientôt il serait en Europe, inch’Allah, ajoutait-il. Inch’Allah…

J’étais tellement heureuse d’apprendre cette bonne nouvelle que je me mis à chanter toute seule sur les chemins qui mènent aux champs et au marigot. Pour la première fois depuis de longs mois, depuis notre séparation inoubliable, je me sentais dans ma peau de jeune fille de 18 ans ! Je retrouvai l’appétit et un sommeil plutôt normal.

Trois semaines s’étaient écoulées après la bonne nouvelle. Depuis, plus rien. Silence radio. Dans mon fort intérieur, je savais que Sadio était maintenant en Italie, qu’il avait réussi la traversée sans péril et qu’il ne tardait plus à appeler Malik pour l’en informer.

J’étais assise à la véranda, pensive, contemplant le magnifique coucher de soleil qui jetait des flammes dorées sur le feuillage des arbres. Je voyais l’avenir en rose aux côtés de mon bienaimé Sadio… C’est à ce moment précis que j’aperçus un homme qui enjambait la clôture qui délimite le village. A mesure qu’il s’approchait, mes doutes se dissipaient. C’était bien lui ! Mon frère Malik portait en bandoulière un petit sac rouge couvert de poussière comme le reste de ses habits de voyageur. Je ne bougeai pas. Il marchait lentement, trainant les pas comme quelqu’un de très fatigué.

Au regard dévastateur que Malik posa sur moi, je compris tout, tout de suite. Je ne tenais plus sur mes jambes qui flageolaient. Il hâta le pas et me fit asseoir. « Courage …» me murmura-t-il me glissant un objet que je n’eus point de peine à reconnaitre. « Courage !» Son mot me transperça de part en part. Je ne dis rien. J’examinai l’objet : ma propre photo en noir et blanc que j’avais donnée à Sadio en guise de souvenir. « Mon Dieu ! », m’écriai-je.

« … leur bateau a chaviré. Saliou s’en est sorti, mais il n’a pu que sauver le balluchon de Sadio ; désolé Assi », ajouta Malik en sanglots.

Puis, mon regard se brouilla. Mes yeux s’embuèrent mouillant la photo que je contemplais. Tout était clair. C’en était terminé,  je ne reverrai plus jamais mon Sadio !

4 Commentaires

    1. Je suis charmé mon grand surtout l’aspect culturel et ta façon de le peindre,la main gauche qu’on tend est une survivance superstitieuse qui fait croire que le sort sera favorable au voyageur et qu’il reviendra sauf un jour.

  1. Franchement je prends goût à te lire à travers ces lignes très riche et très inspirante.
    Vivement la suite!

  2. Vraiment ce texte m’a plus!!
    Très riche en vocabulaire ! !
    Bon courage.

    AIDE: Dans votre compte facebook, je n’arrive pas à commenter.
    Confirmer mon invitation ou bien faites apparaître l’onglet « à suivre ».
    Merci

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