Mamadou Alimou SOW

Mendicité ne fait plus recette à Conakry!

Mendiants

Il est 13 heures  dans la Haute Banlieue de Conakry. Sous un soleil cuisant, Mamadou Kaba, 29ans, est assis à même le sol au bord de la route, une casquette vissée sur la tête en guise de protection. Victime d’une  paralysie des membres inférieurs – séquelles d’une poliomyélite – dès l’âge de quatre ans, il est aujourd’hui obligé de faire la manche pour survivre. En encaissant un petit billet de 1000GNF, Mamadou Kaba se lance dans une longue récitation de Rabbanas (bénédictions) pour remercier le « bienfaiteur ». « Ça va ? Comment ça se passe pour vous depuis ce matin? », lui dis-je. « Ah mon frère, j’ai juste de quoi me payer le petit déjeuner », répond-il, en brandissant un petit sac poussiéreux, la poche béante.

A quelques mètres de lui, Houlémata, une vieille mendiante adossée à un poteau électrique – elle ne court aucun risque d’électrocution – tente de s’abriter du soleil à l’aide d’un parapluie loqueteux. Telle une statue, elle reste figée, un bras filiforme tendu à tout hasard. Le vrombissement des véhicules et les conversations des passants, boudeurs, couvrent presque entièrement les « Fi Sabii Lillahi » de la vieille Houlémata.

C’est que les Guinéens, les Conakrykas plus particulièrement, sont devenus plus avares que tous les Harpagons de la terre ! En cause ? La politique et son cortège de malheurs. En effet, la dernière et rocambolesque élection présidentielle qu’a connue le pays a réussi à creuser un grand fossé entre les communautés. En s’identifiant aux deux candidats finalistes, Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo, leurs militants ont poussé le repli identitaire au-delà de l’impensable. Résultats : dans la rue, aux marchés, dans les transports, on se regarde en chiens de faïence.  Et  les premiers à trinquer sont les…mendiants. Désormais, on donne à son « parent », ou bien on s’abstient purement et simplement de faire œuvre de bienfaisance !

De quoi rendre Mamadou Kaba nostalgique. Il se souvient : « il y a un an, je pouvais gagner 100 000, voire 200 000GNF en une journée.  Après les élections, je trouve juste mon transport et le prix d’un plat de riz, soit 15 000 francs, du matin au soir ». L’occasion faisant le…polyglotte, les mendiants se sont mis à l’école des dialectes. Soussou, Poular, Malinké, chacun tente d’apprendre les rudiments de ces trois principales langues pour s’attirer la sympathie et la pitié de « l’autre » et éviter ainsi de se faire renvoyer comme un malpropre. Des situations tragi-comiques ne manquent guère, tel ce mendiant, sans doute à la « maternelle du Poular », qui tente de prouver qu’il est « Peulh de Dabola » dans un charabia à faire pouffer de rire : « MinPilloDabola ! ».

Situation bien paradoxale dans un pays à 100% croyant (5% chrétiens et 95% musulmans) où la misère pousse à la mendicité. Déjà en temps normal, la minorité très riche de Conakry, s’était depuis longtemps assise sur des valeurs comme : la morale, la solidarité, l’altruisme, la générosité et la sociabilité. Avec le pourrissement actuel de la situation, c’est « chacun pour soi ». Les voies de la politique sont bien insondables !  En chœur avec Blondy, je chante : « Politique Magnin ».

Alimou Sow


La journée la plus longue de ma vie !

Alimou Sow

Ce récit, honnêtement je ne voulais pas le raconter, le rendre public. Vous connaissez ces histoires qui vous arrivent et que vous préférez garder pour vous-même, tellement elles sont invraisemblables ?  Donc,  ce récit « épique », je tenais à le garder pour moi-même. Mais, après ma saga avec le taxi qui s’était soldée par l’écrasement de quatre de mes doigts, je me suis rendu compte que les lecteurs de ce blog se délectent, manifestement, de mes histoires de malheur, vu le succès du billet que j’y avais consacré. Alors voici une autre histoire. Ou plutôt une série de petites histoires qui se sont déroulées en une journée. Comme dans « 24 H chrono ». La journée la plus longue et la plus harassante de ma vie ! Longue, comme une journée sans pain…

Cela s’est passé le lundi 20 décembre dernier – voyez que ça date déjà –, veille de l’investiture du Président Alpha Condé et de…mon anniversaire. Je m’étais décidé ce jour là d’aller acheter une paire de chaussures au marché de Madina. Oh, ce n’était nullement en prélude à l’investiture, encore moins à mon anniversaire que je ne fête jamais d’ailleurs. Je voulais juste de nouvelles shoes. Voilà tout. Pour cela, il me fallait du liquide. Mon maigre compte est domicilié dans une banque dont l’agence la plus proche se trouve à Matoto, à 3 km de chez moi. Encore une fois, aux cris du coq je me lève. Oui, à Conakry, il convient d’être toujours matinal. Même si, pour moi, cela n’est souvent pas porte-bonheur…

A mon arrivée dans l’agence bancaire, l’écran d’affichage clignotait sur le N° 35 ! Et c’est à contrecœur que je tire le  ticket 198 ! C’est parti pour une interminable attente. J’ai, bien sûr, essayé d’appliquer la technique du sourire pour un ticket « lève-tôt ». En vain.  Au bout de cinq minutes, les ligaments de mes mâchoires ont commencé à me faire mal, à force de gratifier des sourires  bêtement à n’importe qui.  Après une heure d’attente, qui correspond à 9h TU, les vers de mon ventre me rappellent que je leur prive du petit-déj. Je fonce dehors et tombe sur une vendeuse de « Foutti ». J’avale un plat de 3000 FG à la six-quatre-deux, avec le concours de deux sachets de Coyahyé (eau minérale). Je tends à la vendeuse d’eau, vilaine comme une guenon, un billet de mille francs un peu usé. S’en suit une prise de bec entre nous, lorsqu’elle me rétorque qu’elle ne prend pas ce « vieux » billet. Un autre client s’interpose et règle l’affaire à l’amiable. Trop tard, elle m’a déjà filé la poisse pour le reste de la journée.

De retour dans la banque, une vielle m’avait déjà soufflé la chaise. Je fais la sentinelle jusqu’à 13 heures, heure à laquelle je suis enfin servi. Ouf ! Je vous épargne les péripéties pour trouver un taxi pour continuer à  Madina où je finis par atterrir aux environs de 15 heures. Direction, les vitrines de chaussures. Après quelques tours, je déniche une paire qui me va, sauf pour la couleur que je voulais blanche. Un Bana-Bana s’engage dare-dare à me trouver la couleur désirée dans les autres vitrines. Dix ou 15 minutes plus tard, il revient bredouille ; mais, à forces d’arguments, il réussit à me convaincre d’acheter la paire bleue. Sacrés Bana-Bana !

Avant de sortir du marché, j’ai eu envie de  passer un coup de fil. J’avais plus de crédit. Je me rappelle que je détiens ma puce de connexion Mobile Cellcom. Je l’insère dans le téléphone et appelle. Après le coup de fil, je fourre le cellulaire dans la poche avant du petit sac que je portais. Il était presque 16 heures. Fallait se hâter pour la bataille du retour. Je finis par m’embarquer avec un détour obligé vers Bambéto. C’est justement au niveau de Bambéto que je remarque pour la première fois que la poche de mon petit sac est ouverte. Pas de téléphone ! Un pick-pocket de Madina l’avait déjà dérobé avec ma puce de connexion Internet. En un instant je réalise ce qui m’arrivait : plus de Facebook, plus de billet à publier sur le blog, plus de chat,… Non ! Impossible. Il faut vite couper le N° avant que le maraudeur n’utilise les quelques 800 mille francs qui s’y trouvaient. Je désirais avant tout récupérer la carte SIM. Il faut donc immédiatement me rendre à Kaloum au siège de Cellcom, avant 18 heures. Demain est décrété férié, à cause de l’investiture. Mais, le reçu d’achat se trouve à la maison, à Sangoyah. J’étais presque perdu. Comme un Michael Phelps, je réussis à slalomer jusqu’à la maison. Dans la panique, je rate le reçu une bonne huitaine de fois. Après l’avoir enfin trouvé, je choppe Moubutu, le conducteur de taxi-moto. C’est plus rapide avec les embouteillages. Avant de bouger, je joins un ami qui travaille à Cellcom et lui explique furtivement mon problème. « Si tu réussis à arriver avant 18 heures, je trouverai une solution pour toi. Sinon, il faudra attendre après-demain », m’explique-t-il. Je saute derrière Moubutu, après avoir négocié le prix du déplacement à mon désavantage. Trente minutes plus tard, nous voici devant le siège, avant 18 heures. Rideaux tirés ! J’appelle mon ami qui sort et me lance : « désolé, le service qui s’occupe de l’activation est rentré un peu plus tôt. Il faut revenir après-demain ». La mort dans l’âme, je lui adresse un « merci » mal articulé.

Trente mille francs pour rien ! Il faut regagner la maison. A la sortie de Kaloum, au niveau du Palais du Peuple, la moto crève de la roue arrière. On consacre une bonne vingtaine de minutes pour trouver un vulcanisateur. Celui-ci démonte le pneu, colle la chambre à air et remonte le tout, sûr de son job. En gonflant, on s’aperçoit qu’il y a une fuite. Il remet ça et monte le pneu à nouveau. Cette fois, c’est bon. On bouge. Il régnait sur l’Autoroute Fidèl Castro un embouteillage monstre. A cause de l’arrivée des hôtes de marque pour l’investiture, plusieurs voies étaient fermées aux véhicules non officiels. Moubutu, plus amateur que pro, échappe miraculeusement à plusieurs accidents. Au niveau de Dabondy, le pneu se dégonfle à nouveau. Il est presque 20 heures. Pas de vulcanisateur en vue. Il faut pousser. Il s’y colle. J’étais déjà hors de moi, n’ayant dans le ventre que le Foutti matinal et les deux Coyahyé.

Dans le tohu-bohu, on se perd de vue. Personne n’a le contact de l’autre. Pour moi ça ne servirait d’ailleurs à rien, n’ayant  plus de téléphone. Après l’avoir vainement cherché, je m’emploie à trouver un moyen pour rentrer. Ce n’est qu’au niveau de l’Aéroport que je trouve un taxi pour Sangoyah. Arrivé vers 22 heures, je file tout droit chez la femme de Mobutu pour lui remettre le frais de déplacement et profite pour appeler son mari. Il poussait encore sa moto du Coté de Yimbayah !

Après une toilette sommaire, je tente d’avaler un plat d’Attiéké insipide. Une fois au lit, je veux rappeler – à l’aide d’un SMS sur un téléphone emprunté –  à une connaissance intime que demain c’est mon anniversaire. Avec la fatigue, je me trompe de numéro. Le SMS atterrit sur le téléphone d’une autre fille, méchante comme une sorcière. Elle me gratifie d’une menace terrifiante à laquelle je ne réponds. Avec cette journée marathon, j’avais déjà suffisamment ma dose.

Cette erreur de SMS a été d’ailleurs le début d’une autre histoire pour moi, que je ne vous raconterai pas, contre tout l’or du monde.

Sacrée fin d’année pour moi ! Vivement 2011.


Conakry, à chacun son « 31 »

joliecarte.com

Embouteillages monstres, pétards, feux d’artifice, valse des vestes et des robes, les fêtards de Conakry, comme à l’accoutumée, ont célébré le 31 décembre 2010 dans l’effervescence. Ni la crise économique aigue qui frappe le pays, encore moins les prêches répétées et enflammées des imams n’ont dissuadé les fêtards.

Pourtant, ces deux derniers vendredis, les imams, dans leur sermon, ont désespérément rappelé que la Guinée est un pays à « 95% musulman » et que « 24 et 31 sont des fêtes chrétiennes ». Ils ont évoqué le supplice de Diahannama, Houtama, et Hawia qu’Allah réserve aux réfractaires. Les jeunes, puisqu’il s’agit d’eux, ont, dans leurs caftans de circonstance, sagement écouté ces terrifiantes mises en garde divines. Le 31 décembre, ils ont passé outre et ont troqué leurs caftans contre des tenues ultra exotiques.

On a rivalisé d’élégance pour séduire son ou sa partenaire et se faire valoir. Costume-cravate et souliers pour les garçons, robe et talons pour les filles. Du côté de Kaloum et de  certains quartiers huppés de la capitale, on pouvait apercevoir des play-boys tirés à quatre épingles, « faroter » avec de charmantes ladies. Dans la haute banlieue, c’était plutôt un assortiment d’accoutrements et des couples dépenaillés. Des costumes anté-diluviens masquaient très mal des cravates démesurément longues, décrochées à la grille du marché central de Madina. Quant aux demoiselles, certaines ont voulu s’habiller « classe » avec des robes couleur arc-en-ciel  (rien à avoir avec l’autre) qui entravaient dangereusement leur démarche. Celles qui ont opté pour le «  New Look » arboraient des bodys, style DVD (Dos et Ventre Dehors). Leur corps, moulé dans un pantalon de la taille d’un intestin grêle, faisait ressortir leurs « avantages » à vous faire perdre le réseau ! Tenue idéale pour faire « Sautoka le mur » quand les parents s’assoupissent.

La rue, les bars, les restos et les discothèques étaient archicombles.  En couple ou singleton chacun a tenu à marquer de son empreinte l’année 2010 qui s’en est allé ; comme pour défier le sermon des imams. A cause de la galère, beaucoup ont cotisé pour organiser des soirées à domicile. Raccourci original pour sortir avec sa go. Certains mecs, pauvres comme des rats d’église, ont tout simplement éteint leur téléphone  sous l’avalanche des appels, évitant ainsi de perdre la face devant leur meuf.

En tout cas, qu’on soit de Kaloum ou de la haute banlieue, véhiculé (e) ou pas, cocu (e) ou couplé (e), on aura célébré le 31 décembre 2010, chacun à sa manière. L’alcool a même coulé à flots, obligeant plusieurs à rendre visite au garagiste ou, pire, au chirurgien.


Dans la fièvre de la fête, on perd la tête

taxi

De cette journée du jeudi 30 décembre 2010, je m’en souviendrai pour longtemps, très longtemps. Pour un « jeudi noir », il ne pouvait être autrement pour moi !

Tout commence par ce foutu dossier que je devais absolument déposer quelque part « En Ville ». Hier mercredi, les 35° à l’ombre de Conakry et la douloureuse épreuve de trouver un taxi avaient finalement eu raison de mon courage. Ce jeudi, délai de rigueur, il fallait donc être stoïque pour partir. J’ignorais totalement qu’en plus d’être stoïque, j’allais souffrir le martyre.

Comme pour chaque fin d’année, Conakry est en effervescence. Tout le monde, ou presque, est dans la fièvre de la fête. Chacun règle les derniers détails avant le fameux « 31». A  7H pile, je suis déjà à la Plaque (bord de la route). Les carrefours affichent plein. Emprunter un taxi est une véritable foire d’empoigne. Pour éviter la cohue, je décide de m’excentrer, histoire de trouver un « clando » en quête du prix du carburant. A quelques pas, je tombe sur un taxi vide dont le conducteur s’égosillait « En Ville ! En Ville ! » à tue-tête. Une aubaine pour moi. Je m’y engouffre prestement et prends place sur la banquette arrière. Très vite, deux femmes d’âge mûr et une go de 14 ans à tout casser, me rejoignent. Une autre femme complète le nombre « légal » de passagers en occupant la « place escroc » de devant. Le chauffeur a bien sûr refoulé un sixième passager, à contrecœur. En fait, un contrôle de police n’est pas loin.

On peut donc bouger. Mais, entre temps, le taxi s’était éteint. Sans essayer de redémarrer, le chauffeur descend et hèle deux jeunes « Cokseurs » pour l’aider à pousser. Ils se joignent à lui et, sur une petite distance, la voiture s’allume. Le chauffeur fait un « merci » de la main, sans s’arrêter. Les deux jeunes, qui s’attendaient certainement à un billet de 500 FG comme récompense, lui répondent avec le majeur de la main en forme de piquet. Pendant ce temps, les trois femmes qui m’entourent recevaient et passaient des coups de fil à qui mieux-mieux. Dans la bouche de la go, s’échappaient, par saccade, des mots comme « boite », « robe » ou « chaussures ».  Une autre femme, à la peau de panthère sous l’effet de la dépigmentation,  lançait des « ne bouge pas, j’arrive » ou encore  « si  je ne te trouve pas surplace, ça va mal se passer demain ». Elle paraissait archi pressée, faisant la bouche fine à chaque ralentissement du taxi.

En plein embouteillage, celui-ci s’éteint carrément. Le chauffeur explique, dans un monologue, que le « ralentit » ne marche pas. Je descends. Avec deux piétons sollicités par le taximan à coups de supplications, on fait démarrer la voiture. Cette fois, les femmes pestent en concert contre le chauffeur. A la prochaine station, il bifurque pour faire le plein de carburant. Il explique au pompiste qu’il ne peut pas lâcher l’accélérateur pour descendre et le prie de mettre de l’essence pour 30 000FG. Celui-ci, pistolet à essence en main, essaie d’ouvrir le bouchon du réservoir. Le taximan lui dit que le réservoir est dans le coffre de la voiture, un bidon de 20 litres. D’une main le pompiste ouvre le coffre qui se referme aussitôt, les amortisseurs ayant foutu le camp depuis belle lurette. De l’intérieur, je mets ma main droite pour l’aider à le soutenir. Au moment de refermer, j’étais distrait par une nouvelle montée de fièvre entre le taximan et les passagères. Pan ! Le pompiste referme la portière sur quatre des mes doigts coincés sur les bords. Je pousse un cri strident. Le chauffeur, le pied toujours sur sa pédale, sort la tête et crie au pompiste qu’il a coincé les doigts de quelqu’un. Celui-ci prend au moins 15 secondes pour rouvrir, une éternité pour moi ! Le chauffeur se confond en excuses en voyant mes doigts aplatis et sanguinolents. Les femmes, restées sur place, se bornent à pousser des  « Eh ! » et des « Ah ! ». La « panthère » me reproche même d’avoir posé ma main où il ne fallait pas. Je reste coi, en dépit de la douleur lancinante.

Trois cents mètres plus loin, le taxi fait rebelote. Tout le monde menace de débarquer, mais personne ne passe à l’acte devant l’impossibilité de trouver un autre véhicule pour continuer. Cette fois, c’est un policier et un autre piéton qui se collent à l’épreuve de l’allumage. Les autres automobilistes arrosaient le chauffeur des noms d’oiseaux dans un concert de klaxons. Pour la première fois, il décroche son téléphone qui sonnait désespérément et se lamente : « toi aussi, sois compréhensive. Tu l’auras, mais le taxi me cause des soucis énormes. Un peu de patience chérie ». Malgré la clémence du climat de ce jeudi, il suait à grosses gouttes.

A notre arrivée En Ville, il était déjà 11 heures. Soit trois heures pour couvrir les 18 km qui me séparent de Kaloum. Nous payons le transport au taximan, avec le cœur gros comme le Kakoulima. Immédiatement, les femmes courent rejoindre leurs correspondants, la tête déjà à la fête, au figuré comme au propre. Pour ma part, je file direct dans une pharmacie pour chercher à calmer la douleur. Une fois de l’autre côté de la route, je jette un dernier regard sur le maudit taxi. Le chauffeur était entrain de le pousser tout seul, agrippé sur le volant, la portière ouverte.


Superstition, quand tu nous tiens !

cauris, cornes et kolas
cauris, cornes et Kola

« Il y a des choses auxquelles il faut croire. L’Afrique a ses valeurs », me répétait inlassablement mon collègue et ami. Il tenait vaille que vaille à me prouver la puissance et la promptitude du charlatan. Je résistais, m’agrippant à mon esprit cartésien et de rejet total du fétichisme. Et puis, j’avais vainement tenté de convaincre cet ami que cela faisait déjà plus d’un mois que l’on m’a volé cet enregistreur numérique. Rien n’y fit. Il gagna ce premier duel. Alors nous allâmes « exposer le problème » au féticheur.

C’était en début d’année dans un célèbre quartier de Labé, au crépuscule. Le soleil disparaissait lentement derrière la montagne de Sérima, lorsque nous arrivâmes chez le charlatan. Un type d’une cinquantaine d’années de teint noir et de taille courte, vêtu d’un pantalon tissu et d’une chemise bleu-ciel à la propreté douteuse. Son image contrastait de façon saisissante avec l’idée que je me faisais de ces personnages chez eux. Aucun signe particulier.

Après de brefs salamalecs, il nous introduisit dans sa maison encore en chantier. Un petit salon crasseux au milieu duquel étaient disposés trois  fauteuils qui entouraient une natte faite à la main. A l’angle gauche, près de la porte d’entrée, était négligemment jetée une paire de souliers éculés aux lacets défaits. C’était tout comme décor. Mon ami, se raclant la gorge, expliqua brièvement le mobile de notre visite : « ce jeune homme est un collègue. Tout récemment, il s’est fait voler un outil important pour son travail. Un enregistreur numérique. Je l’accompagne donc chez vous afin que vous l’aidiez à le retrouver. Moi, je vous fais déjà confiance depuis que j’ai retrouvé mon téléphone grâce à vous ». A l’évocation de cette dernière phrase, je pus remarquer le visage du charlatan s’illuminer. Sans ajouter mot, il se leva et disparut dans une pièce. Il réapparut aussitôt avec un petit sac noir et s’installa en tailleur au milieu de la natte.  Il vida le continu. Une panoplie d’objets : des cauris, des fils de différentes couleurs, un citron, une petite roche, un miroir, une aiguille et deux cornes. A cet instant, mon regard et celui du féticheur se croisèrent. Il me demanda mon nom que je déclinai sans formalités. Il garda les cauris et réintroduisit tout le reste dans le petit sac. Je compris que le premier geste avait pour but d’impressionner.

D’une main il ramassa les cauris, les tritura un bon moment en récitant des incantations bizarres avant de les jeter. Il observait attentivement la position de chaque cauri et répéta cette opération trois fois. Il ressortit les fils, associa plusieurs couleurs et se lança dans une interminable récitation cabalistique en faisant des nœuds sur lesquels il crachait abondamment et régulièrement. Puis, il réintroduisit le tout dans le sac et déclara à notre intention : « vous retrouverez l’objet volé. Ce sont deux personnes qui l’ont volé et non pas une seule. Mais il faut enlever des sacrifices ». Il me décréta trois noix de cola de couleurs blanche, rouge et violet à offrir à un vieux, et un œuf à déposer à un carrefour. Il enroula les fils en une boule qu’il me demanda de loger sous mon oreiller pendant une semaine. Je répugnai de toucher à ceux-ci, vu le sort qu’il venait de leur faire subir. Néanmoins,  j’acceptai de mauvais gré et on demanda la route, après avoir discrètement glissé entre ses mains 15 000 GNF.

Sur le chemin de retour, je voulus balancer les fils mais je me ravisai, craignant de contrarier mon ami, au cas où il s’en apercevait.  Et Subitement,  j’eus cette idée : pourquoi ne pas mettre le féticheur et mon ami à l’épreuve ? Je décidai donc de dormir avec les fils et d’exécuter toutes les autres instructions. Après cinq jours d’hésitation, les fils dehors sous une pierre,  mon scepticisme prit le dessus. Je jetai la boule de fils dans un tas d’ordures et oubliai l’histoire des colas et de l’œuf…

Ceci explique-t-il cela ? En tout cas, après presque un an, je n’ai toujours pas des nouvelles de mon enregistreur numérique. Et je suis devenu plus cartésien que jamais. Pendant ce temps, je continue à enjamber chaque matin, dans les carrefours, des œufs frais, des colas, des papiers et tissus blancs, et de la cendre !

Superstition, quand tu nous tiens !

Alimou Sow


Femmes, fêtes et franc guinéen

Calebasses d'argent

S’il existe des éléments qui se côtoient en parfaite harmonie, au-delà même des sonorités poétiques des mots, c’est bien femmes, fêtes et fric. En Guinée, ce fric s’appelle le franc guinéen (GNF) et des belles femmes, y en a à « revendre ». Ici, quand ces trois s’associent, le résultat est souvent… artistique. Et il se trouve que l’année 2010 s’achève dans une cascade inédite de fêtes, mettant les femmes aux anges. A l’occasion de chacune d’elles, le franc guinéen, disponible à gogo, coule à flot, formant des torrents de décors et d’ornements.

En Guinée, comme dans bien des pays musulmans, la fin de l’année 2010 aura été festive.  L’Aïd el Fitr (Ramadan), en septembre, l’Aïd el Kébir (Tabaski) en novembre et l’Achoura (fin d’année musulmane) le 15 décembre dernier. Sans compter Noël et La Saint-Sylvestre, déjà dans les murs et qui sont également célébrées ici. A cela s’ajoutent le retour des pèlerins des Lieux Saints de l’Islam et les interminables mariages. Ainsi, chaque jour correspond quasiment à une fête. Et chaque fête met les femmes à l’honneur et en action.

Elles sont au four et au moulin pour les préparatifs. Le jour de la fête, elles se mettent dans une toilette irréprochable et arborent leurs plus belles parures. Les incontournables basins « Bamako », dont la simple évocation du nom donne le tournis aux maris, se mêlent aux bijoux de valeur, le tout rehaussé par des artifices de toilette à rajeunir une octogénaire. Si ce côté festif des femmes est quasi-universel, le plus curieux en Guinée, c’est d’ailleurs l’objet de ce billet, est le traitement que les guinéennes font subir à notre monnaie lors de certaines cérémonies.

A l’occasion des mariages et de la traditionnelle cérémonie de réception des pèlerins,  les femmes de chez nous, dans un art inimitable, décorent différents objets avec des billets de banque, sortis tout droit de l’usine. A l’approche de la cérémonie, ce sont des quantités importantes de vieux billets qui sont échangés dans les banques contre des neufs. Des spécialistes rompues à la matière se chargent du reste. A l’aide d’un fil et d’une aiguille, des calebasses, des vans, des colliers et des parapluies entiers sont transformés en objets d’art avec des coupures de 100 ; 500 ; 1000 ; 5000 et 10 000 GNF. Ces objets sont offerts cérémonieusement, selon les cas, soit aux mariés ou au pèlerin.

Ainsi, le temps d’une fête, ce sont des centaines des billets de banque qui sont perforés, accélérant leur usure une fois réintroduits dans la circulation. Il est d’ailleurs fréquent de rencontrer ces billets dont les côtés portent encore les stigmates des points de suture. Le plus étonnant est que les autorités restent silencieuses face à ce phénomène qui tend à s’institutionnaliser avec les cérémonies. Pourtant, même ici le plus grand analphabète sait qu’un billet de Dollar ou d’Euro un tant soit peu sale, ne vaut rien. Alors comment veut-on que le franc guinéen, déjà aux abois et ainsi traité, ait une quelconque valeur face aux devises ?

Il est universellement connu que les femmes aiment le fric. Alors, les guinéennes appliqueraient-elles à la lettre l’adage selon lequel « Qui aime bien châtie bien » ?

couvercle serti de billets de banque


Enième lettre de (dé)motivation…

En attendant de vous en convaincre, je vous prie d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Depuis presque trois ans, c’est la énième formule de conclusion que je trace au bas d’une lettre de motivation. Comme dans les précédentes lettres, j’ai pris le soin d’écrire avec application sur du papier blanc format A4, en respectant les marges au millimètre près.

C’est ainsi que nous l’enseignait, avec des grands gestes, M. Sanoh, avare en notes, dans son cours de Techniques de l’Expression.

Pourtant, ni la façon élégante de plier la lettre avant de l’insérer dans l’enveloppe, ni l’inspiration aux nombreux modèles de lettres, tirés à grands frais sur Internet, n’ont changé ma situation : je suis encore et toujours au chômage. J’ai beau éplucher chaque numéro du LYNX en commençant par les annonces, auxquelles je réponds régulièrement, la réponse à mes lettres de motivation reste invariable:  le silence.

CV et lettre de motivation sont toujours traités avec le même soin. Et  Chaque acte de candidature pour un poste à pourvoir est une source de tension. Mon téléphone affiche un numéro inconnu après à un dépôt de dossier, je me précipite dans un coin relativement calme, pensant que c’est le futur employeur. C’est souvent une erreur d’un autre diplômé sans emploi voulant joindre une nouvelle cible, ou bien un bip d’un parent de Kansagui en lutte avec le réseau perdu !

A notre sortie de l’Université de Labé en février 2008, beaucoup d’amis me lançaient : « toi, tu n’auras pas de problème d’emploi avec ta mention Très-Bien ». Je répondais avec philosophie, en disant que ce n’est pas toujours évident.

Le  philosophe qui m’habitait à l’époque a aujourd’hui sacrément raison. Le plus amusant c’est quand, une semaine après le dépôt des dossiers, celle que vous avez aidé à écrire sa lettre vous appelle pour demander : « on t’a appelé ? Moi, on vient de me dire de me présenter demain pour le test ». Avant, j’avoue que ça me révoltait en repensant au cours de  M. Sanoh. Mais maintenant ça m’amuse, ayant compris la connotation du mot « test » dans cette phrase.

Après cette longue expérience d’écriture de lettres de motivation avec le plus grand raffinement, j’ai compris, enfin, que je faisais fausse route. En Guinée, espérer trouver de l’emploi en comptant uniquement sur son diplôme, quelle que soit la mention, est une entreprise hasardeuse. Un simple coup de fil d’un oncle à M. le Directeur, vaut mille lettres et CV au style recherché ! Cela est d’autant plus vrai que même décrocher un stage d’un mois dans une banque, c’est la croix et la bannière.

D’aucuns pensent d’ailleurs que toutes les exigences sur le profil des candidats dans les avis de recrutement sont purement farfelues ; surtout pour ce qui concerne les années d’expérience. En tout cas, bien de postulants ont eu la désagréable surprise de retrouver leur fameuse lettre de motivation en guise d’emballage en achetant des cacahuètes chez la vendeuse du coin.

Je voudrais tellement revoir mon professeur de Techniques de l’Expression pour lui suggérer d’actualiser son cours !

Alimou Sow


Vivre à Conakry : mode d’emploi (suite)

 
 

Banlieue de Conakry

« Conakry, c’est technique »

vous a-t-on dit. Après le précédent billet où j’ai abordé le problème du transport urbain, voyons comment, à Conakry, se comporter dans les lieux publics. Sans complaisance.

Au marché

Le plus grand marché de Conakry est incontestablement celui de Madina. Ici, clients, magasiniers, boutiquiers, vendeuses ambulantes à la criée et les impétueux Bana-Bana se côtoient quotidiennement dans une ambiance surchauffée. Du côté de Avaria, les vendeuses de chinoiseries, querelleuses à souhait, sont réputées avoir une langue de vipère. Demander combien coûte un article sans l’acheter peut vous valoir un méchant regard ou, pire, un nom d’oiseau. Tant pis, vous n’êtes pas le seul client. 

Mais les plus redoutables d’entre tous sont les Bana-Bana (débrouillards). Ils sont capables de vous revendre votre propre femme, à force d’arguments. Pourtant, ils ne possèdent aucune marchandise. Intermédiaires de commerce indélicats, ils pactisent avec les boutiquiers pour écouler leurs articles en quadruplant  les prix. Avant d’aller à Madina, tâchez de vous habiller modestement, d’abord pour la chaleur et les bousculades, ensuite parce qu’ils fixent souvent le prix sur la tête du client ! Prenez toujours le soin de diviser par quatre le prix proposé et de rester tenace. Cela ne vous garantit pas pour autant de ne pas être floué, à moins d’avoir une machine spéciale pour décoder leur langage crypté.

Dans les banques et cybercafés

Comme dans presque tous les services, c’est la queue. Pourtant comme dit l’adage, rien ne sert de courir, il faut partir à point.  Vous avez beau être matinal, le plus souvent vous n’êtes pas servi le premier. Injuste ? Ce que vous ne connaissez pas la combine.

Dans certaines agences bancaires, des tickets numérotés sont proposés. Vous tirez un, puis vous attendez patiemment l’appel de votre numéro. Mais si d’aventure quelqu’un venu après vous est appelé à la caisse avant votre numéro, ne vous offusquez pas. Une de ses « connaissances » arrivée plus tôt a tiré plus d’un ticket. Un secret : si vous entrez et trouvez du monde, décochez un large sourire à un homme posté dans un coin. Avec un peu de chance et d’amabilité, il vous refilera un ticket « lève tôt » ! A votre sortie refilez-lui un billet de banque pour que l’opération se répète la prochaine fois.

Dans les cybers bondés de Kaloum, des « gentlemen » tirés à quatre épingles se faisant passer pour des affairés peuvent vous proposer de leur laisser « juste 5 minutes » pour consulter leur mail, contre le ticket de 5 000 FG qu’ils tiennent en main. Si vous acceptez, il est utile de vérifier la validité du ticket. Souvent, c’est un « chèque sans provision ».

Dans la rue

Dans les rues populeuses de Conakry, les anecdotes et surprises ne manquent guère. Des langues fourchues affirment qu’il ne faut pas serrer la main de n’importe qui. Des hommes et femmes d’âge respectable, correctement habillés, sont passés maîtres dans l’art de l’imposture. Ils vous abordent, sacoche en main, avec des arguments du genre : « j’étais à un séminaire, au retour j’ai perdu tout mon argent. Aidez-moi à rentrer à la maison, je vous prie ». Pris de pitié, vous êtes parfois gêné de lui donner un petit montant, vu son allure.

On me l’a fait une fois. Un mois plus tard, au même endroit, le même type m’a abordé. Quand il a commencé à sortir son « séminaire », je l’ai envoyé paître ! Mais plus grave, on raconte souvent qu’après avoir donné quelque chose à un inconnu, celui-ci a réussi par un tour de magie d’envouter son bienfaiteur et de le dépouiller de tout son argent. Méfiance donc.

Méfiance aussi, lorsque que vous apercevez une grosse femme sortir péniblement d’un kiosque en bordure de route tenant une bassine d’eau. Vous risquez de prendre une douche à l’eau de vaisselle si vous ne vous écartez pas. La route se confond parfois au caniveau! 

L’humanisme serait-il ailleurs,  dans la maison de Dieu ?

Les lieux de culte

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Conakry regorge de mosquées. A l’entrée de chacune, c’est marqué sur le mur ou sur une simple feuille de papier «Eteignez votre téléphone, sous peine d’une amende de 5 000FG ». Cependant, rares sont les prières qui s’achèvent sans qu’on entende le dernier de Akon ou de Takana dans la mosquée ! Personne n’a jamais payé d’amende. On se contente de blâmer. Cela se comprend, puisque éteindre les fameux téléphones « deux-puces », même dans la cour de la mosquée, revient à ameuter tout l’alentour ! En fait, beaucoup ne savent pas comment s’y prendre pour les mettre sous silencieux. Sacrés téléphones !

A côté de l’inscription concernant les téléphones on pourrait ajouter « prenez soin de vos chaussures », car il est fréquent de sortir de la mosquée et de chercher vainement vos mocassins achetés à prix d’or à Madina !  Le mieux c’est de les mettre dans un sac plastique et de prier à côté.

Dans les églises, on ne vole pas des chaussures. Puisque personne ne se déchausse. Par contre, à l’entrée, des frères bien « zango » demandent souvent une assistance financière pour un autre frère hospitalisé depuis belle lurette. Mon œil ! Pendant la messe, ayez une attention soutenue sur vos poches. Sinon un ange, emportera haut dans le ciel la dépense de madame et vos prières ! Alléluia.

Dans ce billet, comme dans le précédent, ce sont les aspects négatifs du quotidien des Conakrykas qui sont abordés. Il faut dire que ces faits se retrouvent un peu partout en Afrique, voire dans le monde. Aussi, il va sans dire que Conakry ne se résume pas à cette peinture caricaturale et qu’elle recèle bien de merveilles que j’éplucherai ici, sans doute !

Alimou Sow