Mamadou Alimou SOW

Boubacar «Sanso» Barry, le handicap comme force

Il aurait pu faire comme ces nombreuses personnes physiquement diminuées qui squattent les principales artères encombrées de Conakry à tendre la sébile pour leur survie. Parce qu’on lui avait signifié qu’il n’était «pas évident», «pas possible» qu’il réussisse, que son destin était de devenir un «Karamoko», un marabout. Il aurait pu, comme ses pairs, accepter cette image stéréotypée selon laquelle le handicap est synonyme de «précarité», «d’indigence», donc «d’échec». Mais ça, c’est méconnaitre la détermination, l’opiniâtreté et la fougue de «Sanso», né Boubacar Barryil y a de cela 30 ans.

Sourire éclatant, les biceps musclés par les efforts de locomotion, il ne manque à ce garçon que deux jambes pour soulever des montagnes. Ses jambes à lui sont ramollies par une impitoyable poliomyélite qui l’a à jamais cloué au sol depuis l’âge de quatre ans. Ce qui n’empêche pas Boubacar «Sanso» Barry de rejoindre chaque matin, à bord de son tricycle motorisé, le bureau du site d’informations guineeconakry.info où il officie en tant que rédacteur depuis septembre 2010.

C’est que lorsqu’on est armé de la ferme volonté de réussir, lorsqu’on se fixe comme défi de «prouver qu’entre le handicap physique et l’échec social il n’y a pas de fatalité», on met toutes les chances de son côté. Et l’on fait fi de «cette conception dévalorisante, ces stéréotypes, ces préjugés et cette attitude figée du Guinéen» à l’égard des handicapés. Tout ce qui caractérise «Sanso», l’ainé d’une fratrie de six frères et sœurs, fils d’un modeste commerçant et d’une ménagère, installés à Maferinyah (75 km de Conakry) voilà un quart de siècle, loin de leur Boulliwel (Mamou) natal.

Il manque, certes, des jambes à Boubacar Barry, mais pas d’admiration de la part des proches et amis que l’ont côtoyé et attribué, sans qu’il ne sache trop pourquoi, ce sobriquet de «Sanso», déformation de la prononciation du nom de Fernando Sancho (1916-1990). Un acteur espagnol de films westerns américains qui jouait souvent le crapuleux bandit mexicain, comme dans Django tire le premier (1967) ou encore Un pistolet pour Ringo (1965). Des films que «Sanso» n’a encore jamais visionnés.

A la place du colt de Fernando Sancho, Boubacar «Sanso» se sert, lui, d’un stylo pour analyser et décrypter l’actualité nationale et africaine sur son site, dont l’un des fondateurs n’est autre que Justin Morel Junior, l’éloquent ex-ministre de la communication du gouvernement Lansana Kouyaté (2007). Rencontre entre un communiquant chevronné et un aspirant journaliste passionné. Le résultat est une amitié soudée qui fait que le premier, par magnanimité, accueille le second sous son toit depuis juillet 2011. Il le «dépose» également au bureau, certaines fois. La pluie peut rouler des tonnerres désormais.

De ces amitiés cimentées dans la sincérité, Boubacar «Sanso» est un habitué. La convivialité du personnage y force.

Septembre 2000, faute de lycée à Maferinyah, le jeune homme débarque à Conakry, après sa réussite au Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC). Direction le quartier de Gbesssia où il se lie d’amitié avec Abdoulaye Diallo dont la famille l’adoptera et l’hébergera pendant 11 ans (septembre 2000-juillet 2011). Gratuitement. Puisqu’il est nécessiteux, mais surtout attachant.

Opiniâtre, convivial, attachant donc. Mais aussi doué. «Sanso » a du neurone. Il le prouve au compte du lycée Bonfi en 2002 au Baccalauréat première partie Sciences sociales, où il s’aligne deuxième de la République ! Un an plus tard, en 2003, il fait un peu moins en se classant 36ème de la République au Bac 2. Lauréat par deux fois, «Sanso» n’ira pourtant pas au Maroc comme les autres candidats «normaux». Handicapé et fils de pauvre, ça ne pardonne pas. Tu te fais «oublier», «parce que j’étais naïf peut-être », sourit-il.

Il se contentera, la mort dans l’âme, d’une inscription en sociologie à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry après sa réussite au défunt Concours d’accès aux Institutions d’Enseignement Supérieur. Pas parce qu’il tenait à aller au Maroc, non, mais parce qu’il avait opté pour la filière Droit avant d’être orienté, malgré lui, en Sociologie. Orientation qu’il ne regrette pourtant pas aujourd’hui. «Si c’était à refaire, je le referais». Puisque celle-ci l’a mené vers sa passion : la communication et le journalisme.

Un métier qui lui permet de s’évader, de partager, mais aussi de se retrouver dans son élément, son passe-temps étant le débat, son modèle Nelson Mandela pour la capacité incomparable de l’ancien leader de l’ANC à pardonner. Une qualité dont il a besoin au quotidien dans une société où les gens dits « normaux » n’éprouvent majoritairement aucun égard pour les handicapés. Ni dans la recherche de l’emploi, encore moins dans les transports en commun. Puisque «pour les gens normaux, handicap est égal à l’aideur, ce qui n’attire pas toujours de la sympathie» analyse «Sanso»

Celui qui a soutenu un thème de mémoire de 60 pages, en compagnie d’un ami handicapé, Diané Ousmane, sur le thème «Handicapés et emplois en Guinée : cas des diplômés des Institutions d’Enseignement Supérieur de Conakry » en sait quelque chose. Cela lui a permis de comprendre que les «personnes normales illettrées ont une conception inconsciente, culturelle du handicap. Elles ne cherchent pas à comprendre notre quotidien, notre vie». Cette catégorie-là est pardonnable. Par contre, les personnes lettrées, l’Etat en premier, qui en sont suffisamment informées, sont inexcusables» s’insurge «Sanso».

De même que pour l’emploi et la mobilité, il est conscient que la vie sentimentale des handicapés est encore plus compliquée. Même s’il aspire à fonder une famille. Juste deux conditions qui ne sont pas encore réunies : trouver la personne compatible et le minimum de matériel pour vivre.

On l’a vu, Sanso est un battant, il y arrivera non ?


Boubacar «Sanso» Barry, le handicap comme force

 

Boubacar "Sanso" Barry
Boubacar « Sanso » Barry

Il aurait pu faire comme ces nombreuses personnes physiquement diminuées qui squattent les principales artères encombrées de Conakry à tendre la sébile pour leur survie. Parce qu’on lui avait signifié qu’il n’était «pas évident», «pas possible» qu’il réussisse, que son destin était de devenir un «Karamoko», un marabout. Il aurait pu, comme ses pairs, accepter cette image stéréotypée selon laquelle le handicap est synonyme de «précarité», «d’indigence», donc «d’échec». Mais ça, c’est méconnaitre la détermination, l’opiniâtreté et la fougue de «Sanso», né Boubacar Barry il y a de cela 30 ans.

Sourire éclatant, les biceps musclés par les efforts de locomotion, il ne manque à ce garçon que deux jambes pour soulever des montagnes. Ses jambes à lui sont ramollies par une impitoyable poliomyélite qui l’a à jamais cloué au sol depuis l’âge de quatre ans. Ce qui n’empêche pas Boubacar «Sanso» Barry de rejoindre chaque matin, à bord de son tricycle motorisé, le bureau du site d’informations guineeconakry.info où il officie en tant que rédacteur depuis septembre 2010.

C’est que lorsqu’on est armé de la ferme volonté de réussir, lorsqu’on se fixe comme défi de «prouver qu’entre le handicap physique et l’échec social il n’y a pas de fatalité», on met toutes les chances de son côté. Et l’on fait fi de «cette conception dévalorisante, ces stéréotypes, ces préjugés et cette attitude figée du Guinéen» à l’égard des handicapés. Tout ce qui caractérise «Sanso», l’ainé d’une fratrie de six frères et sœurs, fils d’un modeste commerçant et d’une ménagère, échoués à Maferinyah (75 km de Conakry) voilà un quart de siècle, loin de leur Boulliwel (Mamou) natal.

Il manque, certes, des jambes à Boubacar Barry, mais pas d’admiration de la part des proches et amis que l’ont côtoyé et attribué, sans qu’il ne sache trop pourquoi, ce sobriquet de «Sanso», déformation de la prononciation du nom de Fernando Sancho (1916-1990). Un acteur espagnol de films westerns américains qui jouait souvent le crapuleux bandit mexicain, comme dans Django tire le premier (1967) ou encore Un pistolet pour Ringo (1965). Des films que «Sanso» n’a encore jamais visionnés.

A la place du colt de Fernando Sancho, Boubacar «Sanso» se sert, lui, d’un stylo pour analyser et décrypter l’actualité nationale et africaine sur son site, dont l’un des fondateurs n’est autre que Justin Morel Junior, l’éloquent ex-ministre de la communication du gouvernement Lansana Kouyaté (2007). Rencontre entre un communiquant chevronné et un aspirant journaliste passionné. Le résultat est une amitié soudée qui fait que le premier, par magnanimité, accueille le second sous son toit depuis juillet 2011. Il le «dépose» également au bureau, certaines fois. La pluie peut rouler des tonnerres désormais.

De ces amitiés cimentées dans la sincérité, Boubacar «Sanso» est un habitué. La convivialité du personnage y force.

Septembre 2000, faute de lycée à Maferinyah, le jeune homme débarque à Conakry, après sa réussite au Brevet d’Etudes du Premier Cycle (BEPC). Direction le quartier de Gbesssia où il se lie d’amitié avec Abdoulaye Diallo dont la famille l’adoptera et l’hébergera pendant 11 ans (septembre 2000-juillet 2011). Gratuitement. Puisqu’il est nécessiteux, mais surtout attachant.

Opiniâtre, convivial, attachant donc. Mais aussi doué. «Sanso » a du neurone. Il le prouve au compte du lycée Bonfi en 2002 au Baccalauréat première partie Sciences sociales, où il s’aligne deuxième de la République ! Un an plus tard, en 2003, il fait un peu moins en se classant 36ème de la République au Bac 2. Lauréat par deux fois, «Sanso» n’ira pourtant pas au Maroc comme les autres candidats «normaux». Handicapé et fils de pauvre, ça ne pardonne pas. Tu te fais «oublier», «parce que j’étais naïf peut-être », sourit-il.

Il se contentera, la mort dans l’âme, d’une inscription en sociologie à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry après sa réussite au défunt Concours d’accès aux Institutions d’Enseignement Supérieur. Pas parce qu’il tenait à aller au Maroc, non, mais parce qu’il avait opté pour la filière Droit avant d’être orienté, malgré lui, en Sociologie. Orientation qu’il ne regrette pourtant pas aujourd’hui. «Si c’était à refaire, je le referais». Puisque celle-ci l’a mené vers sa passion : la communication et le journalisme.

Un métier qui lui permet de s’évader, de partager, mais aussi de se retrouver dans son élément, son passe-temps étant le débat, son modèle Nelson Mandela pour la capacité incomparable de l’ancien leader de l’ANC à pardonner. Une qualité dont il a besoin au quotidien dans une société où les gens dits « normaux » n’éprouvent majoritairement aucun égard pour les handicapés. Ni dans la recherche de l’emploi, encore moins dans les transports en commun. Puisque «pour les gens normaux, handicap est égal à l’aideur, ce qui n’attire pas toujours de la sympathie» analyse «Sanso»

Celui qui a soutenu un thème de mémoire de 60 pages, en compagnie d’un ami handicapé, Diané Ousmane, sur le thème «Handicapés et emplois en Guinée : cas des diplômés des Institutions d’Enseignement Supérieur de Conakry » en sait quelque chose. Cela lui a permis de comprendre que les «personnes normales illettrées ont une conception inconsciente, culturelle du handicap. Elles ne cherchent pas à comprendre notre quotidien, notre vie». Cette catégorie-là est pardonnable. Par contre, les personnes lettrées, l’Etat en premier, qui en sont suffisamment informées, sont inexcusables» s’insurge «Sanso».

De même que pour l’emploi et la mobilité, il est conscient que la vie sentimentale des handicapés est encore plus compliquée. Même s’il aspire à fonder une famille. Juste deux conditions qui ne sont pas encore réunies : trouver la personne compatible et le minimum de matériel pour vivre.

On l’a vu, Sanso est un battant, il y arrivera non ?


Guinée – La malédiction du sac plastique

Ça y est. Elle est là, la saison des pluies. Pas besoin de vous faire un dessin sur les grosses averses qui arrosent Conakry durant les 4 mois d’hivernage que nous connaissons. Et quand je dis averses, je ne parle pas de ces crachins au Sénégal qui provoquent pourtant régulièrement des inondations dans la banlieue de Dakar, déclenchant un vif émoi des Sénégalais qui se sahélisent jour après jour. Une seule de nos tornades, la moins puissante, réduirait leurs maisons en une boue torrentielle. Avec quatre mètres de pluie par an à Conakry et dans sa banlieue tentaculaire, ça ne rigole pas.

Notre capitale est donc habituée aux flottes déchainées. Tout comme aux montagnes d’immondices qui l’ensevelissent. La ville est si crade qu’elle se confond à une poubelle urbaine géante que même le commandant «Resco» Camara ne gouverne pas. Et quand la pluie tombe, il se passe un curieux phénomène de redistributions des ordures à la tête desquelles trône le fameux «forê sac» (sac plastique).

Le «forê sac» ! Le sac plastique est à la ville de Conakry, ce qu’est la hernie inguinale pour un homme : vilaine et gênante. Cette calamité pour l’environnement est aussi omniprésente dans notre capitale que les armées de mouches et de moustiques qui l’enserrent. La faune urbaine est complétée par les contingents de grenouille qui élisent domicile dans les flaques d’eau formant des chorales nocturnes pour rivaliser avec le raffut des chiens errants qui ont survécu au  plan génocidaire de l’ancien ministre de l’Élevage, Mouctar Diallo.

Le sac plastique, lui, n’a aucun souci à se faire. Le ministre en charge de l’Energie et de l’Environnement (oui, ça existe), Papa Koly Kourouma, a d’autres chats à fouetter. Pas le temps de s’occuper de cet objet de quelques grammes dont on ne regarde plus comme un déchet. Un «forê sac», c’est un ami, un camarade, un valet qui vous aide à transporter de l’eau, du pain, du sucre, de la farine, des beignets et tout nouvel article. Bref un compagnon de tous les jours, en tout lieu. Un compagnon pour quelques heures, quelques minutes, voire de 10 secondes. Après, on s’en sépare le larguant dans la nature sans souci.

N’ayant aucun gite précis, le sac plastique n’a d’autre choix que d’errer au gré du vent et de l’eau. Il s’accroche aux branches des arbres, sur les toitures des maisons ou finit par se stratifier au sol auquel il adhère pour longtemps.

Je me demande ce qu’ont mes compatriotes à tout jeter, partout. Une gorgée d’eau d’un Coyahyé (eau de Coyah), l’emballage est balancé sur place. Une cannette, une bouteille d’eau vidées dans votre véhicule, pas la peine de se fatiguer, baissez la vitre et ouste ! Pareil pour les peaux de banane, d’orange et même pour les vomis qu’on emballe dans du sac plastique lors de longs et éreintants voyages en 505. Résultat : à Conakry et partout dans le pays, chaque centimètre carré du sol est une poubelle par excellence.

Sur la question, un ami m’a sorti une théorie empirique. Il m’a expliqué qu’avant l’envahissement de l’Afrique par ce maudit sac plastique, les gens vivaient en zones rurales où l’on a la manie de tout jeter par terre. Mais des objets biodégradables. Devenus citadins, ils garderaient cette fâcheuse seconde nature. Plus que sceptique, j’ai dit awa (d’accord) à l’ami.

Les ONG «vertes» ont beau expliquer les méfaits du sac plastique pour l’environnement, elles sont prises pour des illuminées en mal de programme. Allez raconter à un analphabète qu’un sac plastique de 5 grammes qui vaut 100 francs guinéens mettra100 ans pour se dégrader complètement, vous passerez pour le menteur le plus patenté du siècle.

Je me souviens qu’à Conakry, une de ces ONG avait installé des enseignes publicitaires au niveau des marchés pour encourager les femmes à utiliser un panier au lieu du sac plastique pour faire leurs courses. Au marché de La Tannerie, la plaque a fini par être arrachée pour agrandir le local !

Combat presque vain, depuis que des manufactures (Amacif, PREPAC) ont élu domicile dans la banlieue de Conakry pour nous ravitailler des sacs plastiques à la pelle. Avec les usines qui produisent et distribuent de l’eau minérale (CEG, Crystal, etc.) dans des sachets, la malédiction du sac plastique a définitivement pris forme en Guinée. Durablement.

Allô Greenpeace ?


Ces quartiers de Conakry où l’on ne crie pas «wéé té fa»

Quartier éclairé - Crédit photo: Alimou Sow
Quartier éclairé – Crédit photo: Alimou Sow

Ce soir-là, elle n’en revenait presque pas! Venue passer le weekend en famille, ma cousine était tout baba de voir nos gamins du quartier sautiller, gambader, taper des mains et pousser des stridents «wéé té fa» (youpi, la lumière) pour saluer l’arrivée de la fée électricité dans nos foyers. Tout aussi hébétée de constater, 10 minutes après, les visages qui s’empourprent et les quolibets qui fusent à l’endroit d’Electricité de Guinée (EDG) après le délestage. Ma cousine a perdu l’habitude du yo-yo de notre courant rebelle. Et nous, on était effarés de son étonnement!

Ma cousine a du bol. Elle habite Cimenterie, un quartier de la banlieue-est de Conakry qui abrite un centre émetteur et une usine (Ciments de Guinée) grâce auxquels le courant ne manque quasiment jamais dans le coin.

Elle se la raconte en nous expliquant qu’elle a toujours du lait frais, de l’eau glacée, du jus, des légumes et des fruits dans son frigo. Que sont ventilo est toujours sur «ON», qu’elle peut préparer une sauce pour 2-3 jours, repasser ses habits au fer électrique, chauffer de l’eau au thermoplongeur si ça lui chante. Elle explique, avec force détails, les séries et films qu’elle s’est tapés ou qu’elle peut mater à tout moment de la journée ou de la nuit. Bref, ma cousine nous prouve qu’elle a de la lumière, qu’elle baigne dans la lumière.

Un moment on se demandait si elle disait vrai, si elle vivait réellement à Conakry, tant son monde illuminé est féerique. Irréaliste à nos yeux.

Eh oui, en dépit de l’obscurité légendaire dans laquelle est plongée notre capitale Conakry à tout moment de l’année, ce depuis plus de 50 ans, il y a des quartiers bénis dans la banlieue. Des quartiers où les enfants de crient pas «wéé té fa» le soir ; cette rengaine qui célèbre le retour du courant dans les foyers un jour sur deux, un jour sur trois, quatre, cinq, etc. Ou une heure sur 48. Impossible de le prévoir. Ceux qui sont chargés du dispatching, ou plutôt les délestages, doivent avoir été des gamins qui ont raté leur vie à force de jouer au Nintindo ou à la Tetris. Tant ils aiment appuyer sur les boutons. Un moment, c’est «courant fa», un moment c’est «ä siga» par leur volonté.

A place des carrés qu’ils agençaient sur leur Game Boy d’enfance, c’est du matériel électroménager chèrement acquis que ces pyromanes EDGistes font péter à longueur de journée. S’ils ne s’amusent tout simplement pas à déclencher des incendies meurtriers à distance, comme dans Super Fireman!

Il existe donc à Conakry des quartiers ou des secteurs éclairés en permanence. Des rares coins qui, à la nuit tombée, se détachent et forment, à travers leurs villas cossues, des ilots de lumière dans notre océan d’obscurité. Cimenterie, Kipé, Bellevue, Dixinn-Landréyah, Kountiyah, Camp Alpha Yaya Diallo. Des endroits célèbres dont les habitants se plaisent à prononcer le nom avec emphase quand ils indiquent à quelqu’un où ils habitent. Récemment, un collègue m’a demandé dans un chat Facebook comment ça allait à Conakry. Je le supposais être à Dakar ou New-York avant qu’il ne me révèle qu’il vit à Kipé !

Cela m’a immédiatement rappelé ce spot publicitaire, devenu populaire, qui passait à la RTG comparant deux marques de tôle. Ça se terminait par la phrase : «vraiment, tôle c’est pas tôle». Vraiment, quartier c’est pas quartier !

Ici, l’on ne se réveille pas à 1H du mat’ pour brancher son téléphone. Ici,  il y a longtemps que la crise immobilière a explosé. Il faut être un «grand quelqu’un» pour loger dans ce «Tanga Nord» de Conakry, ville cruelle par ses extrêmes. Pas de classe moyenne dans la capitale guinéenne. Il y a d’un côté les extrêmement riches, snobes et peu nombreux, de l’autre les extrêmement pauvres, plus denses, affables et hypocrites.

Ces endroits sont en général favorisés par des installations qui requièrent une présence permanente du courant électrique (Cimenterie, Camp Alpha Diallo) ou accueillent un hôte de grande marque.  C’est le cas de Kipé qui avait l’honneur d’héberger le plus grand suzerain du royaume. Jusqu’à une nuit de fin juillet 2011, quand des soldats fêlés sont venus défoncer la hacienda présidentielle au lance-roquettes. Echaudée, Sa Majesté a fini par rejoindre le palais Sékoutouréyah, plus sûr, au cœur de Tanga Nord (Kaloum) où le courant ne coupe pas, ou rarement. Le prési parti, le jus est resté. Au grand bonheur des ex-voisins.

C’est ça aussi Conakry où le développement se fait par affinité ou par bon voisinage. Un bon matin ton voisin, simple Directeur, dont le groupe électrogène qu’il allume chaque soir t’empêche de dormir, est bombardé ministre ou ambassadeur. Quelques jours après, ton coin enclavé sent l’odeur du bitume. Avec un peu de chance, il fait disparaitre le refrain «wéé té fa» du répertoiremusical discordant des gamins de ton ghetto.


Conakry, une capitale au bord de l’AVC

Engorgement en haute banlieue

Malgré quelques efforts pour améliorer les conditions de circulation, Conakry vit dans un état de crise permanent.

Prenez une bande de terre de 36 km de long sur 5 km de large. Placez-y 2,3 millions de personnes. Tracez deux axes principaux de circulation qui la traversent et se rejoignent à son extrémité, où sont concentrés les pôles d’attraction. Vous obtenez Conakry, la capitale guinéenne.

Théoriquement, circuler à Conakry est simple : le matin, tout le monde « descend » à Kaloum, le centre administratif et sa proche banlieue ; le soir, tout le monde prend le sens inverse. Mais dans la pratique, c’est un véritable casse-tête. Le réseau viaire se réduit à l’autoroute Fidel-Castro et à la route Le-Prince, qui épousent la forme linéaire de la ville. Toutes deux sont reliées par une douzaine de transversales, pour la plupart en mauvais état. Résultat : un engorgement permanent.

La presqu’île de Kaloum (désignée par l’expression « en ville ») abrite le palais présidentiel, les ministères, les banques, le port et la plupart des chancelleries. Elle est reliée à la banlieue populeuse par une digue, goulot d’étranglement où se forment d’interminables bouchons.

À toute heure, les routes sont un enchevêtrement de voitures, de camions, de magbanas (minibus) agonisants et bondés, ainsi que de taxis collectifs qui slaloment entre les files. Au pire moment de la journée, il faut jusqu’à quatre heures pour faire le trajet du «Kilomètre 36» à Kaloum. Tant et si bien que la marche à pied est de loin le mode de transport le plus efficace, et le plus utilisé.

Hormis le centre-ville, l’urbanisation de Conakry s’est faite sans plan. L’anarchie dans les constructions a rendu certains quartiers très enclavés. Les habitations sont très proches les unes des autres, donnant sur des ruelles étriquées. L’absence d’espaces verts et d’aires de jeux pousse les jeunes à transformer la chaussée en terrain de foot. Bonjour les accidents…

Différents gouvernements ont tenté de résoudre le problème avec, notamment, un programme d’urbanisation (PDU) en trois phases. Pour l’heure, il a donné quelques résultats seulement : ouverture de transversales, construction de passerelles, bitumage de piste, etc.

Côté transport, le train Conakry Express et, récemment, la mise en place d’un système rotatif de la circulation au départ ou en provenance de Kaloum aux heures de pointe concourent à fluidifier la circulation. Une goutte d’eau dans l’océan !

[Billet initialement publié dans le N° 2671 de Jeune Afrique]


Comment le «Thiep» de Marième m’a tué !

Comme une mouche sur un cadavre de trois jours d’un buveur de Bil-Bil, ce breuvage alcoolisé avec lequel les Camerounais se gargarisent après chaque repas, je rentre d’un séjour de 10 jours au Sénégal repu de «Thiep». Vous savez ce plat mythique de la gastronomie du pays de la Teranga (Hospitalité) que les Guinéens désignent sous les noms ronflants de «riz au gras» ou «riz-gras». En pays peul, on rencontre même les acceptions « Li-gras » ou « Guiri-gara » ! C’est selon qu’on est lettré ou analphabète inspiré.

Dix jours durant lesquels j’ai pu apprécier toute la saveur exquise du Thiep sénégalais.  L’original, l’authentique, le vrai Thiep. Celui de Marième, l’épouse de mon ami bienfaiteur.

Du Thiep version guinéenne, j’en avais mangé chez moi en Guinée à la maison, chez le voisin, au resto ou à l’occasion des cérémonies de baptême, de mariage, ou d’accueil de pèlerins qui rythment la vie de mes compatriotes. J’avais apprécié aussi le goût au citron du «Benna Tchin», version gambienne, à la faveur de mes multiples vacances au pays de Yayah Jammeh, The Big Man.

Mais, après mon expérience de l’authentique Thiep sénégalais fait par une experte, je  me suis rendu compte que vraiment Thiep c’est pas Thiep. Qu’il y a Thiep dans Thiep. Que le riz-gras de chez nous est une pâle copie du vrai plat sénégalais.

Notre riz-gras national est un assortiment de riz aux grains gros comme des fusées, de morceaux de viande ou de poisson farcis de piment déculottant, des légumes «saignants» tant ils sont mal cuits, le tout baignant dans une mare d’huile gorgée de cholestérol. Vous mangez ça le matin vous boirez un mètre cube d’eau pendant la journée, sans étancher votre soif.

Encore que, quand c’est «fait maison» c’est acceptable.

Car à l’occasion d’interminables cérémonies de mariage et de baptême, l’on sert, dans des bassines remplies à ras-bord, un riz-gras plutôt carabiné. Préparé à base de riz «blanc» importé de Bangladesh, dont les détracteurs disent qu’il est destiné aux chevaux, ce riz au gras est aussi  dur à avaler qu’une éponge de toilette d’un boutonneux. Vous refilez ça à un porc bissau-guinéen, vous l’entendrez maugréer «non, merci je préfère fouiller dans nos poubelles ». Et qui connait les poubelles de nos voisins de Bissau…

Un conseil : si c’est au village qu’on vous sert  du  «Li-gras» à l’occasion d’une quelconque cérémonie, mieux vaut s’en méfier, sinon vous regretterez votre pire gastro-entérite !

Non, sans déconner mes chères sœurs guinéennes, vous savez cuisinez (vos maris, pour certaines), mais laissez le Thiep aux Sénégalaises. Rendez à César ce qui est à César et à Mariam, la femme de mon ami, ce qui lui appartient, c’est-à-dire sa marmite.

Car, sans distinction de variété, le riz-gras de Mariam est doux, très doux. Comme le dirait mon ami Parigo, il est «bon», «très bon».

Du Thiep Bou Dienne (avec du poisson), Mariam a préparé, j’ai mangé, goulument. Thiep Bou Yap (viande), elle a fait, je me suis régalé. Thiep Kethia, ses doigts magiques ont façonné, je me suis délecté. Cette dernière spécialité est  un condensé de riz fin, de légumes variés et un panaché de  fruits de mer à vous mettre l’eau à la bouche à la moindre senteur. Un plat qui vous recharge de 1000 volts par cuillerée. Même les médecins lui tresseraient des lauriers pour sa richesse en vitamines et oligoéléments. Un régal.

Des lauriers que j’offrirais volontiers et par tonne à Marième, non seulement pour la qualité de son Thiep, mais aussi pour la façon dont elle le sert aux convives. A l’heure du repas, assis par terre en tailleur, nous formons un cercle autour du plat servi dans un récipient ovale inoxydable. A nous les hommes les gros morceaux de viande et de poisson qu’on nous glisse avec délicatesse, par pelletées entières. Avec sourire et empathie, on nous supplie de « bien manger », nous reproche de ne pas «manger assez».

Au début, j’étais gêné aux entournures par cette attention particulière à laquelle j’étais complètement étranger, avant qu’on ne me m’enseigne que cela fait partie de la Teranga dont la femme sénégalaise est la gardienne. On raconte que, sur un tout autre genre,  elle sait faire goûter à son mari des délices célestes insoupçonnés, la nuit tombée.  J’imagine l’insupportable solitude qu’endure l’époux sénégalais vivant loin de sa douce moitié, obligé de se taper des Kébabs turcs et des péripatéticiennes ghanéennes.

Pour ma part, en seulement 10 jours au Sénégal, j’ai failli laisser mon cœur à Dakar, accroché sur une arête de poisson tant j’ai été gâté côté bouffe.

Mes sœurs de Guinée, cette attention, cette qualité de service à manger est aussi une spécialité de vos voisines du Sénégal. Au contraire, certaines d’entre vous pourraient facilement se reconvertir au basketball à force de  prendre la figure de leur mari pour un panier et le plat de riz pour une balle à la moindre dispute.

A cet instant, je sais que vous brulez d’envie de me saisir, m’étrangler et de jeter ma carcasse aux fauves. Avant de me donner le coup de grâce, permettez-moi d’écrire que vous n’avez, certes, pas la main pour le Thiep, mais, et cela est incontestable, vous êtes les femmes les plus belles de la sous-région, probablement de l’Afrique et pourquoi pas du monde entier.

Faites du Thiep et non un homicide. (Article d’humour).



Yayah n’est « Jammeh » photogénique !

Je l’ai échappé belle !  

Il a fallu de peu pour que j’apprécie le luxe de la prison ultra-sécurisée Mile 2 de Banjul dans laquelle croupissent de nombreux opposants et anciens compagnons du président gambien, son Excellence Docteur Alhagie Yayah Abdul-Azziz Jemus Junkung Jammeh alias The Big Man (excusez du peu).  Non pas parce que je sois un opposant à son régime, encore moins un ami, même ancien. Limite, je suis son beau-frère à cause de ma sœur Zeinab Suma (maroco-guinéenne), l’ex-première dame qu’il a fini par chasser au profit d’une autre liane tropicale du nom d’Alima Sallah.

Mais pourquoi donc je l’ai échappé belle? Parce que j’ai tout simplement osé photographier un portrait du président sur un panneau publicitaire !

C’était ce lundi 19 mars, à Bwiam une localité située à environ 100 km de Banjul la capitale où je me rendais. Profitant d’un arrêt de mon taxi à un check-point, je sors mon appareil photo pour fixer une image de Yayah Jammeh sur une pancarte, histoire d’enrichir ma banque d’images de blogueur. Rien d’insolite, la photo montre juste un Jammeh après la présidentielle de novembre 2011,  harnaché de son éternel boubou blanc, un coran à la main pavanant devant des femmes squelettiques auxquelles on fait dire dans la légende de la photo «Nous femmes gambiennes, aimerons le président Yayah Jammeh pour toujours».

Une de ces centaines de plaques à l’honneur du président qui  jalonnent la principale route du pays qui relie la capitale Banjul à la ville de Bassé à l’autre bout de cet intestin grêle qu’est la Gambie dans le ventre du Sénégal.

Mal m’en a pris. Trois policiers qui régulaient la circulation et deux agents de l’immigration ont fondu sur moi. Ils ont confisqué mon appareil photo avant de me conduire dans une espèce de taudis poussiéreux qui leur sert de quartier général.

«Pourquoi photographiez-vous Monsieur ? » m’interroge-t-on sans ménagement. J’explique que j’ai juste pris une image de la plaque montrant le président. L’un des policiers enchaine :

«Why do you snap du Big Man?» (Pourquoi tu photographies le Grand Homme). Je réponds, très poliment, que je ne savais pas qu’il était interdit de prendre en photo une photo du président. L’image prise est supprimée sur le champ. Ils inspectent l’appareil de fond en comble dans le but de voir si je n’ai pas d’autres photos similaires. Au moment où je croyais qu’ils allaient me lâcher enfin, surgit de nulle part un individu en tenue civile chaussé de simples repose-pieds. Un agent secret me révèlera-t-il plus tard. Il avait plutôt une gueule de milicien.  Il s’empare de ma carte d’identité guinéenne qu’on m’avait exigée, retire l’appareil photo et fonce dans une autre pièce. Quand je l’ai suivi, il a menacé: « nous allons t’enfermer à Mile 2, tu diras pourquoi tu photographies The Big Man ».

Je sens que  ça va se corser. J’explique alors que je suis journaliste, carte de presse à l’appui. Fallait pas. La fouille s’intensifie. Passeport, carte d’identité, carte de presse sont minutieusement épluchés et notés. Même ma carte de transport Passe Navigo de Paris que je trimballais est passée au peigne fin. Après m’avoir longuement interrogé, le milicien-agent secret passe un coup de fil à un supérieur à qui il explique qu’un journaliste guinéen a photographié The Big Man mais qu’ils ont noté mes références et supprimé l’image prise. « Que faut-il  faire maintenant ? » demande-t-il.

A cet instant, ma mémoire fait un flash-back sur l’assassinat en 2004 de Deyda Haydara directeur de The Point, de l’arrestation en 2006 de Chief Ebrima Manneh, journaliste au Daily Observer et du cas de nombreux autres défenseurs des droits de l’homme, journalistes, politiciens et militaires anciens compagnons de Jammeh portés disparus ou mis au vert. Je réalise que je suis en Gambie et que ça pourrait tourner au vinaigre.

Mon salut vient pourtant de ce coup de fil. L’agent me libère, apparemment sur ordre de son interlocuteur. Toutes mes affaires me sont restituées. Quand, après près d’une heure d’interrogatoire, je remonte dans le taxi, c’est le soulagement pour mes co-voyageurs qui avaient commencé sérieusement à se faire la bile pour moi.

C’est qu’il ne faut pas s’amuser avec Yayah Jammeh, le patron gambien dont l’image presque sacrée est omniprésente dans tout le pays. Depuis sa «réélection» en novembre dernier avec 72% des suffrages exprimés pour un quatrième mandat, on le voit partout sur des portraits géants le montrant en train de se recueillir sur un bout de chemin en campagne, ou en compagnie des jeunes gambiens désœuvrés et manipulés. Y en a un qui portait cette inscription : «Nous les jeunes, nous n’éliront pas uniquement le président Jammeh en 2011, mais nous mourront pour lui pour toujours ».

Lors de son investiture le 19 janvier dernier il a prévenu les Gambiens qu’il sera « plus dangereux »que durant ses 17 années passées au pouvoir.

Arrivé au pouvoir en 1994 suite au coup d’Etat qui a déposé l’ancien président Dauda Kairaba Jawara, ce militaire de l’ethnie minoritaire Joola est devenu un président fantasque régnant sans partage dans cette ancienne colonie britannique de 1,7 millions d’habitants. Ses discours à la GRTS, la télévision gambienne, sont de véritables sermons où il promet de libérer ou d’emprisonner qui il veut.

Yayah Jammeh à qui on prête des velléités royalistes depuis peu, a révélé aux Gambiens être un guérisseur du Sida. Il les nourrit désormais de biscuits vitaminés que son cortège distribue de Banjul, une capitale aux allures de champ de ruine, à Kanilai son village paradisiaque. Thank you Mister President.