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Ma guinée plurielle
Article : Top 10 de types de maris guinéens préfabriqués
société
8
8 mars 2014

Top 10 de types de maris guinéens préfabriqués

Couple - Crédit image: cerfdellier.com
Crédit image: cerfdellier.com

Il n’y a pas que les hommes qui ont des préjugés sur le sexe opposé. Les filles en ont aussi avec une certaine discrétion. Elles n’en parlent pas souvent, par pudeur, mais y pensent tout le temps.

A la question de savoir quel type de mari tu voudrais épouser ? La réponse est convenue : « Un homme fidèle, responsable et qui m’aime », c’est-à-dire un héros de la collection Harlequin. Chimérique.

Mais comme c’est le terrain qui commande, elles ont le choix entre :
#10 – Les polygames

« C’est Dieu qui nourrit » est la devise des  polygames, véritables industries ambulantes de gosses (surtout les analphabètes) : 2, 3, 4 épouses (voire plus) et une ribambelle de marmots. Les polygames mènent une vie pimentée. Leur quotidien est fait de bruit et de querelles entre coépouses. Ils vivent au milieu d’un harem et passent leur temps à jouer au médiateur ou au sapeur-pompier. Ils contribuent à la réduction de la population de femmes célibataires, certes. Mais dans la  plupart des cas une femme qui épouse un polygame est une divorcée. Dieu commande aux polygames d’être équitables entre leurs épouses, mais beaucoup pensent que leur péril viendra de leur partialité en faveur de la « bâtè » (préférée).

#9 – Les tontons

Ils ont d’jà franchi le cap de la cinquantaine, mais entendent toujours croquer la vie à pleines dents. On dit que les tontons adorent trois choses : la musique classique,  l’actualité politique et les petites mineures auprès desquelles ils rêvent de se taper une cure de jouvence. Les tontons ont cela de tentant leur propension à dépenser pour leur « love ». Ils sont prêts à casser la tirelire pour entretenir la minette, élevée au rang de « bâtè », au détriment de leur 1ère, 2e ou 3e épouse. Ils traînent une image d’infidèles et disposent toujours d’un « second bureau », pense-t-on.

#8 – Les débrouillards

Ils sont employés chez tonton « Débrouillardise ». Ils sortent aux aurores et rentrent au crépuscule. Toujours avec la même incertitude. Toujours avec la même mine de macchabée déterré. Les débrouillards vivent au jour le jour. Les affaires sociales sont leur péché mignon. Dans l’espoir qu’on leur rende la monnaie quand ce sera leur tour. Ils détestent les femmes dépensières. Epouser un débrouillard, c’est comme jouer à la roulette russe : tu gagnes ou tu meurs. Toujours nerveux et aigris, ils ont la gâchette facile. Quand le ton monte, ils peuvent facilement distribuer des mandales à madame. Quand ils sont de bonne humeur ils lui promettent des châteaux en … Espagne !

#7 – Les « démarreurs »

Ce sont des machines à sous. On dit qu’ils « démarrent », ils sont donc pleins aux as : villa (s), voiture (s), compte (s) en banque (le fameux VVC) et tous les accessoires qui vont avec. Les démarreurs sont pour les filles célibataires ce qu’est la lumière pour les insectes : attractifs. Malheureusement, certaines arrivent pour se brûler les ailes. Les démarreurs se sentent forts de leur richesse. Ils sont convoités par everybody. C’est elle qui parle pour eux quand ils sont en quête d’une femme. Certes, y en a qui sont humbles et généreux, mais la plupart sont réputés casse-couilles, totalement aveuglés par leur argent. Les analphabètes d’entre ceux-là adorent collectionner les femmes, belles et nombreuses. En Guinée quand un « démarreur » meurt, ce sont deux ou quatre femmes qui partent en fumée veuvage !

#6 – Les diaspos

Ce sont les Guinéens de la diaspora qui, grâce à Marc Zuckerberg, ont tous trouvé la terre promise : Facebook. Ils y vivent, s’organisent, organisent des concerts, des débats, des expositions, des exhibitions, des élections et même des marches de protestation. On dit qu’épouser un « diaspo », c’est partir habiter sur Facebook. C’est vivre l’amour par procuration. Trois ans, cinq ans, jusqu’à 10 ans de communication virtuelle sans rencontrer le bien-aimé. Y en qui se marient, causent, se querellent et divorcent sans jamais se voir ! Pourtant, les diaspos ont connu leur heure de gloire. Dans un passé très récent, ils avaient la côte auprès des belles demoiselles qu’ils raflaient à coup de billets d’euro ou de dollar. A l’époque, un « diaspo » était présumé « futur  démarreur ». Mais ça, c’était avant. La crise est passée par là, Skype a remplacé le téléphone. Désormais, un « diaspo », s’il ne vit pas en Angola, est présumé «futur vigile » en Occident.

#5 – Les étudiants

Ils incarnent l’espoir, mais ils incarnent surtout la précarité. Derrière les chemises immaculées et repassées d’un étudiant guinéen se dissimulent la galère et le ressentiment. Ceux inscrits dans les écoles publiques comptent sur une misérable bourse abusivement qualifiée « d’entretien ». On pense qu’épouser un étudiant, c’est entrer par effraction à l’école de la vie où les cours sont dispensés par monsieur « la conjoncture ».

#4 – Les cousins

Ils sont les dignes représentants de l’endogamie. Un mariage entre cousins est un raccourci de mariage. C’est une liaison arrangée en famille. Une belle demoiselle aux yeux d’ambre se voit offrir à son boutonneux de cousin par son propre père. Quel gâchis ! Un mariage entre cousins qui réussit est un ferment de cohésion familiale. Malheureusement, c’est souvent le contraire qui se produit. On pense qu’épouser son cousin, c’est savoir avaler des couleuvres. Le problème est que le mari considère sa femme comme sa sœur et non pas comme son épouse légitime. Au moindre pépin, il se sent investi la mission de la « corriger ». La lune de miel ne tarde pas à devenir la lune de fiel. Le clash est retentissant.

#3 – Les hommes en uniforme

Ils constituent la dernière bouée de sauvetage à laquelle s’accroche une fille célibataire désespérée. Ils inspirent la méfiance. Policier, gendarme et militaire sont réputés autoritaires et violents. On pense, à tort ou à raison, qu’ils règlent les différends conjugaux non pas au tour de la table, mais à la force du ceinturon et des brodequins. Ils ont certes un revenu constant (leur solde) et une dotation en ration alimentaire à la fin du mois, mais comme leurs ennemis amis étudiants, ils connaissent aussi la précarité. Sur le champ de bataille de la loterie, les hommes en uniforme sont des guerriers invincibles. Quand ils implorent le Seigneur, c’est pour deux choses : toucher le jackpot ou bénéficier d’une élévation en grade.

#2 – Les fonctionnaires

On pense qu’ils sont plus pingres que Harpagon ; qu’on ne « mange pas leur argent ». Mais ont-ils seulement de l’argent à manger ? Payés au lance-pierre, les fonctionnaires (de l’Etat) mènent une vie de galérien : bancarisés, surendettés, frustrés. Le fonctionnaire guinéen est un être écartelé et tendu en permanence. Il est irritable et lunatique. Pour les filles, entrer chez un fonctionnaire c’est entrer dans les « Sérès ». C’est s’abonner à la tontine et aux « Mamayas », faire la queue à « Yété Mali », ne pas rater le 20 h 30 de la RTG si le courant est de tour, laver et repasser (au charbon) « Abacost » et « Borsalino », apprendre à lire et à interpréter les résultats de « Guinée Games ».

#1 – Les jeunes cadres :

Ils sont reconnaissables à leur toilette impeccable : costard-cravate (même par 40° C), souliers resplendissants, faux Rolex au poignet, iPhone ou SG4 constamment vissé à l’oreille. Ils sentent bon et parlent affaires. A midi, les jeunes cadres ne mangent pas : ils « déjeunent ». Dans les restos et non pas aux « tourne-dos » (gargotes). Ils sont la coqueluche des demoiselles en quête de mari, séduites par ce style de vie raffiné sorti tout droit des écrans télé. Il se dit que cette espèce de maris gère la popote familiale sur un tableur Excel. Chaque dépense est calculée au centime près. Leur boulot passe avant les affaires sociales qu’ils perçoivent comme des sources de dépenses imprévues. Ils louent des appartements sur mesure pour éviter tout envahissement familial. Travail – prospérité – liberté est leur devise, le scrabble leur « hoby ».

NB : Ce billet fait suite à celui consacré aux filles et ne reflète pas forcément le point de vue de l’auteur. Dans les deux cas, il s’agit d’un ramassis de préjugés sociétaux avec leur part de vérité et de mensonge.

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Article : Top 10 des clichés les plus loufoques sur les célibataires guinéennes
société
10
1 mars 2014

Top 10 des clichés les plus loufoques sur les célibataires guinéennes

Mariée - crédit photo: instant précieux
Mariée – crédit photo: instant précieux

Quand on pose la question de savoir « quel genre de fille voudrais-tu marier ? » à un célibataire guinéen en quête d’épouse, la réponse se fait aussi vite que la diarrhée d’un cholérique : « Une fille bien éduquée, issue d’une bonne famille ». Une phrase qui pue l’hypocrisie à mille lieues.

A la vérité le cousinage, le régionalisme et l’endogamie sont les trois critères qui gouvernent actuellement le mariage en Guinée, pays au tissu social fortement laminé.

A cela s’ajoutent la misère et la précarité qui ont conduit à la construction dans la conscience collective – conservatrice et machiste à souhait – de tout un schéma de clichés et de stéréotypes les plus loufoques sur les filles à marier.

Mesdemoiselles, chères célibataires de mon pays, voici ce que les mecs en quête de femme pensent de vous sans jamais oser le dire.

Bienvenue au pays des « on-dit »
#10 – Les jeunes filles

Elles ont entre 14 et 18 piges et respirent la santé. Elles sont prisées pour le parfum qu’exhale la fleur de leur jeune âge. Les hommes raffolent de la fraîcheur d’une jeune fille et tous les délices qui en émanent. Mais il y a le revers de la médaille. On dit qu’elles vivent à 100 à l’heure et prennent leur mari pour leur petit ami. Verbe haut, comportement irrévérencieux. Elles mettront du temps à se défaire de leur carapace de gamine doublée de « fille à papa ». L’époux devient à la fois père, mère et prof. Il doit tout enseigner, avec une approche pédagogique basée sur la persuasion. L’avantage est qu’une fois domptée, Monsieur est sûr d’avoir réussi à « fabriquer » sa femme à son image.

#9 – Les miss

A la vérité, tous les quêteurs veulent se marier à une belle femme. L’idée selon laquelle les hommes s’intéressent d’abord à la beauté intérieure est une grosse fumisterie savamment entretenue par eux. Le mâle guinéen est particulièrement porté sur la plastique des demoiselles. Le constat est simple : une belle fille, même chiante, a deux fois plus de chance de trouver un mari qu’une vilaine « bien éduquée et issue d’une bonne famille ». Et Dieu sait que les belles filles peuvent être une catastrophe ! Elles portent leur beauté comme un bouclier et s’imaginent que chaque regard masculin posé sur elles  signifie : « Je veux de toi ». Une fois mariée, on dit qu’elles vont passer leur temps à se laver, se limer, se coiffer, se parfumer et se mirer. Un seul ongle cassé, Monsieur doit trouver une bonne pour faire la lessive, s’occuper de la cuisine et changer les couches de bébé.

#8 – Les analphabètes

Véritables usine à gosses, elles sont taillables et corvéables à volonté pour peu qu’elles tombent entre les mains d’un macho aveuglé par sa richesse. Elles sont souvent victimes de mariage forcé à cause de leur ignorance (surtout les villageoises). Réputées « béni-oui-oui », on pense que les analphabètes seront « femme au foyer ». Leur force réside dans la préparation de toutes sortes de mets, hyper salés ou hyper sucrés, qui ne tarderont pas à flanquer un diabète carabiné à leur mari. On pense qu’elles sont dépensières, l’essentiel de leur préoccupation étant comment paraître belles dans les cérémonies de mariages, de baptêmes et de Sèrès. On les accuse aussi de transformer la maison de leur mari en cour du roi Pétaud où tous les parents du village débarquent sans crier gare.

#7 – Les élèves et étudiantes

On pense qu’elles sont éveillées et feraient bonne compagnie pour les sorties et le soutien moral. Mais en matière de dépenses, elles sont considérées comme le tonneau des danaïdes. Frais de transport et de scolarité, fournitures scolaires, argent de poche pour la lycéenne. Frais de transport et de scolarité, fournitures scolaires, argent de poche, plus tout un arsenal de chaussures, de fringues, de parfums, de perruques et de maquillage pour l’étudiante qui ne porte pas d’uniforme pour aller à l’école. On dit qu’avant de s’engager avec elles, il faut être sûr de soi.

#6 – Les diplômées sans emploi

C’est une espèce très recherchée. Elles ont l’avantage d’avoir terminé les études sans être trop jeunes ou trop âgées. Moins de dépenses donc. Elles sont en quête de deux choses : un mari et un job (pas forcément dans cet ordre). On dit que leur mariage ne passe pas inaperçu. Il doit être pompeux : cortège, réception, vin d’honneur et bectance à profusion. La légende veut qu’elles ne rentrent pas là où n’existe pas de télé (écran plat de préférence). En attendant de trouver un job, elles sont abonnées chez le pirate-vidéos du carré pour se rincer l’œil dans les soap-opéras sud-américains.

#5 – Les travailleuses

Celles-ci ont déjà un mari : leur travail. Ce sont les gardiennes du dicton (par elles inventées ?) selon lequel « le premier mari d’une femme, c’est son métier ». Celui qui les épousera servira juste de faire-valoir. Pourquoi pas de body-guard ou de valet de chambre selon les circonstances. A la maison, on pense que ce sont elles qui portent la culotte. Dans une dispute, elles ont toujours le dernier mot ragaillardies qu’elles sont par leur job.  Celui à qui ça ne plaît pas, peut plier bagage. Les hommes qui les convoitent caressent l’idée de goûter au confort d’être assisté quand « c’est dur ». Dans les faits, ils sont réduits à vivre le pire dans l’expression « mariés pour le meilleur et pour le pire ». Si tu tombes sur une travailleuse amoureuse et généreuse, c’est ta chance. Tu entres au paradis.  Sinon t’es bon pour le purgatoire.

#4 – Les expatriées

Elles suscitent la peur. On a de plus en plus tendance à se méfier de ces oiseaux d’ailleurs. Elles sont réputées « trop éveillées », « trop civilisées », surtout si elles vivent en Occident. Les expat’s traînent une image de femme mondaine qui n’enchante pas les hommes en quête d’épouse. Elles sont jugées un peu féministes sur les bords et ne cèdent pas un seul pouce s’agissant de leurs droits. C’est du genre à avoir l’essentiel de la collection Dalloz en tête. Si l’expatriée est une étudiante, ses chances de trouver un mari au pays, en dehors du cadre familial, se réduisent comme peau de chagrin. Elles ont beau farcir leur Mur Facebook de photos plus éclatantes les unes que les autres, la mayonnaise peine à prendre. Au pays on pense : « Si tu épouses celles-là, tu peux dire à dieu à ton autorité de mari ».

#3 – Les divorcées

C’est un produit de seconde main. Leur  valeur s’est fortement effritée avec le premier mariage, surtout si elles ont déjà fait un enfant. Les hommes les prennent en « pneu-secours » presque toujours comme 2e ou 3e femme. L’avantage avec elles, c’est l’expérience du foyer vécue ailleurs. Ensuite, elles savent déjà qu’elles jouent leur dernière  carte. Elles se sont assagies, échaudées par le premier divorce. Il se dit que quand elles arrivent, c’est généralement pour rester : pour le meilleur et pour leur vampire de mari.

#2 – Les grandes sœurs

Elles ont la trentaine bien révolue et la peau rugueuse. Pour retrouver leur fraîcheur de jeune fille, il faut feuilleter leurs nombreux albums photos jaunis par le temps. Elles sont soupçonnées d’avoir « fait la vie ». Les grandes sœurs sont à cheval entre les « divorcées » et les « travailleuses ». Elles n’ont pas de mari, mais se sont débrouillées à trouver un job. Abonnées aux marabouts, elles connaissent tous les secrets des philtres d’amour. Il paraît qu’une fois au foyer, elles savent entretenir leur époux qui devient un petit roi avec plein de gâteries. Le moindre de ses désirs se transforme en ordre pour madame. Malgré ce confort, ils sont peu nombreux à sauter le pas pour convoler en noces avec une vieille fille.

#1 – Les cousines

Elles sont, en théorie, à porter de main. « Les cousines sont faites pour les cousins » dit-on. Voilà un mensonger grossier. Sous nos cieux, un mariage entre cousins se termine souvent en eau de boudin. Ce mariage est censé perpétuer la sève, ressouder et raffermir les liens familiaux. Dans la plupart des cas, c’est le contraire qui se produit. Les disputes arrivent très vite. Chacun se croyant plus digne que l’autre, cousin et cousine finissent par détricoter les liens sacrés de leur mariage bâti sur du sable mouvant. Chaque famille se range derrière son enfant et la déchirure, inéluctable, s’approfondit. L’amour prend ses  jambes à son coup, la parenté se fissure. C’est le divorce.

NB : je répète que ce qui vient d’être dit ne sont que des ragots, n’est-ce pas mesdemoiselles ? 

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Article : Conakry, le calvaire du locataire
Vie urbaine
9
22 février 2014

Conakry, le calvaire du locataire

Un quartier de Conakry - photo: Alimou Sow
Un quartier de Conakry – photo: Alimou Sow

Me voici jeté en pâture ! Je suis à la merci des démarcheurs qui, après m’avoir méthodiquement désossé, refileront bientôt ma malheureuse carcasse aux concessionnaires pour le festin final. J’irai me reposer dans  le  caveau familial de la communauté des locataires indignés mais résignés de la capitale Conakry.

Arès vingt-un ans de vie tranquille à Conakry, me voilà en quête d’un nouveau gîte – changement d’état civil oblige. Presque un quart de siècle gracieusement coulé chez un oncle au cœur en or. J’ai déjà dit qu’en Guinée, il n’y a pas d’âge pour quitter ses parents : il y a juste un moment. Celui-ci est arrivé pour moi. Je dois m’en aller. Tanguy quitte sa famille.

Contrairement au personnage du film éponyme, je ne vais pas à Pékin. Je reste à Conakry pour chercher un logement. Un appartement.

Chemin de croix !

A Conakry, deux notions sont devenues  indissociables : logement et démarcheur. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Le Yin et le Yang. L’un ne va pas sans l’autre. Qui veut un logement a recours au service d’un démarcheur ; l’incontournable intermédiaire entre concessionnaires de maison et locataires.

Le démarcheur est un personnage sorti tout droit d’un roman de Ferdinand Oyono. Ces quinquas brulés par la chaleur humide de Conakry sont reconnaissables à leur Borsalino trentenaire et à leurs souliers éculés qui prouvent qu’ils ont foulé chaque centimètre carré de terre des quartiers de la capitale. Organisés parfois en réseau informel, ils ont le plan directeur de la ville en tête : ils connaissent tous les bâtiments, leur surface, leurs propriétaires, leur statut, et éventuellement leur prix de location.

Le démarcheur se rémunère sur une commission versée par le locataire et le propriétaire correspondant à un mois de location pour chaque partie. Mais c’est le locataire qui casque ses honoraires de déplacement journaliers (25.000 GNF en moyenne) pour la quête de l’appartement à louer. Et c’est là qu’il devient un véritable Bernard Madoff.

Le démarcheur connait toujours où se trouve un appartement libre. C’est à la dernière minute qu’il vous sort : « ouuuups, quelqu’un vient juste de le prendre ». Vous venez de perdre 25.000 francs pour la énième tentative. Parfois, il indexe un bâtiment au hasard et vous dit « là, bientôt un locataire va libérer deux-chambres-salon-cuisine-douche-interne ». Il se crée un nouveau marché de déplacement. Et ça dure une éternité.

Quand il vous aura sucé jusqu’aux os et se rend compte qu’il ne peut plus rien tirer de vous, il finit par trouver un appartement et vous refile au propriétaire.

Commence une nouvelle aventure.

Le manque d’encadrement juridique du loyer à Conakry, fait que les propriétaires de maisons fixent le prix à la tête du client. Et ça varie d’une zone géographique à une autre. Les quartiers les plus convoités sont Kaloum (centre-ville), Camayenne, La Minière, Kipé, Nongo, Lambanyi, et une partie de Kobayah au nord-est. Pour leur calme et leur confort relatifs. Il commence à s’y développer le phénomène de la gentrification. Il faut compter en moyenne 1.500.000 francs par mois pour un appart’ de trois-chambres-salon-douches-internes. Dérisoire comparé à d’autres pays de la sous-région pensez-vous ? Eh bien, il ne faut pas oublier une donnée importante : en Guinée, le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG) est de 400.000 GNF (42 euros).

La fameuse caution d’acquisition de l’appartement est fixée en termes de mois de location au bon vouloir du propriétaire. Ici, on l’appelle « l’avance ». Ça varie en général entre 3 et 12 mois.

Le contrat de location étant  conclu verbalement, le prix du loyer suit toujours une courbe ascendante. Quand le propriétaire ou le concessionnaire (dans le cas d’une sous-location) se sent coincé, il augmente unilatéralement le prix. Pareil lorsque s’annonce la saison de pluies. Son seul argument : «tu paies ou tu te casses».

Résigné, tu restes. Obligé. En dépit des conditions de vie spartiates : bâtiment pas aux normes de sécurité, fourniture aléatoire du courant et d’eau obligeant les femmes à se lever au milieu de la nuit, quand le robinet coule, pour remplir tout ce qui est creux comme récipient.

Il y a aussi la promiscuité engendrée par la cohabitation difficile entre familles de locataire et de propriétaire. Jalousie entre les femmes qui se querellent pour un rien, transformant la concession en champ de bataille et leurs maris en Israéliens-Palestiniens. Tu rentres du boulot, courbaturé par les embouteillages et la chaleur, tu trouves ta femme et celle du concessionnaire aux prises parce que l’enfant de l’une a volé les billes de celui de l’autre. Bonjour le stress !

Un stress à l’échelle d’une ville. Cette crise du logement à Conakry est l’une des conséquences du développement déséquilibré du pays. La pauvreté en zone rurale a jeté des milliers de Guinéens sur les routes de l’exode ces trois dernières décennies. Les grandes villes ont servi d’aimant pour happer ces paysans miséreux en quête du mieux-être. Miroir aux alouettes. Conakry la capitale a été littéralement envahie. Résultat : une explosion démographique soudaine, suivie d’une urbanisation chaotique dépassant largement les capacités de fourniture de service de base : routes, eau, électricité, sécurité.

La crise du loyer a entraîné une crise du foncier. C’est la ruée ver la terre. Chacun veut bâtir sa propre maison pour sortir de la spirale du logement. Dans la zone de Conakry, les lopins de terre sont devenus hors de prix. Jusqu’à un milliard GNF (plus de 100.000 euros) pour une parcelle de quelques mètres-carrés.

Maintenant, c’est Coyah et Dubréka, les deux préfectures voisines de Conakry, qui sont en train d’être charcutées à coup de millions de francs guinéens. On ouvre un nouveau front dans la guerre d’usure propriétaire – locataire. David contre Goliath.

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Article : Non «Petit futé», Télimélé n’est pas un village !
Découverte
25
23 janvier 2014

Non «Petit futé», Télimélé n’est pas un village !

Une rue de Télimélé - Crédit image : Nouhou Baldé
Une rue de Télimélé – Crédit image : Nouhou Baldé

Dans le jargon journalistique, ça s’appelle faire du «desk». Une bombe pète à Bagdad (c’est quasi quotidien malheureusement). Depuis son bureau aseptisé d’une rédaction parisienne, à des milliers de kilomètres de là, un journaliste, cigarette au coin du bec, y consacre une double page. L’attentat a fait 7 morts, il arrondit le chiffre à 10 et désigne un « cerveau ». L’article est publié.

Double gain pour le journal : il a fait l’économie de l’envoyé spécial et écarté le risque pour son journaliste de se faire kidnapper ou dézinguer. C’est une pratique courante que le regain du business de prise d’otage au Sahel et au Moyen-Orient est en train de nourrir au biberon par les temps qui courent.

Ça, je le savais. Ce que j’ignorais, c’est que des guides touristiques, réputés de haute facture, se livrent également à la pratique du « desk ». Impossible pensez-vous ? Alors sortons de Bagdad pour feuilleter « Le Petit Futé ».

Dans son édition d’octobre 2012 consacrée à la Guinée, le célèbre guide touristique « Le Petit Futé » écrit à propos de Télimélé, page 103 :

  • Le village fait partie actuellement de la région administrative Guinée maritime, mais historiquement est lié au Fouta Djalon. Télimélé est une tranquille bourgade endormie au sommet d’une colline, qu’il faut gravir après quelques virages en épingle à cheveux, dans lesquels de nombreux camions ou taxis sont souvent stationnés, le temps de refroidir leur moteur fatigué. Ce petit village de 13 000 habitants offre peu d’intérêt en lui-même, mais les pistes qui en rayonnent sont de toute beauté.

J’ai lu et relu. Je me suis dit que les rédacteurs de ce Petit guide sont vraiment futés ! Donc, Télimélé, ma préfecture natale, est un petit village inintéressant ?

Passé mon étonnement – et ma frustration – j’ai décidé, à travers ce billet, de servir de correspondant résidant au « Petit Futé » pour mettre à jour ses connaissances sur Télimélé.

Lexique du Petit Futé

Petit village de 13 000 habitants : ah oui, un petit village de 13 000 habitants c’est courant ça ? Alors un grand village lui en compte combien, hein Petit Futé ?

Télimélé est, en réalité, l’une des 33 préfectures que compte la Guinée, située à 260 km au nord-est de la capitale Conakry. D’une superficie de 9 000 km2 (soit 3 fois et demie la superficie du Luxembourg !), elle fait frontières avec pas moins de 8 préfectures : Pita et Lélouma à l’est, Boké et Boffa à l’ouest, Gaoual au nord, Fria, Dubréka et Kindia au sud. Cette situation exceptionnelle fait de Télimélé un véritable «hub» entre la Guinée maritime à laquelle elle appartient, la Moyenne Guinée et les pays limitrophes que sont la Guinée-Bissau et le Sénégal, dans la partie septentrionale.

Télimélé est subdivisée en 13 sous-préfectures, dont la plus éloignée, Daramagnaki, se trouve à 145 km du centre urbain. Des statistiques de la mairie indiquent que, la commune urbaine, qui comprend six quartiers et six districts, est peuplée de 56 000 habitants, soit près de deux fois la population de la principauté de Monaco (37 500 habitants).

… une bourgade endormie au sommet d’une colline : la colline en question est le célèbre col du mont Loubha que serpente une piste latéritique formant des virages en épingle. Et il faut arriver à Télimélé un samedi soir pour comprendre qu’elle est loin d’être une « bourgade endormie » avec ses discothèques comme « Janet » et « Africa », ou encore les  abords de la rivière Samankou qui prennent des allures de villégiature en période de fête.

Ce petit village (…) offre peu d’intérêt : cette affirmation pourrait déclencher une attaque cardiaque chez pas mal d’artistes guinéens, surtout les ressortissants de Télimélé comme Binta Laly Sow, Léga Bah ou encore Abdoulaye Breveté qui ont tous magnifié la beauté de la localité dans leur inépuisable discographie.

Au-delà des notes musicales, Télimélé est un véritable écrin de beauté pour touristes. Le climat de type foutanien, y est chaud et humide. La sous-préfecture de Brouwal Sounki – la mienne – est perchée à plus de 1 000 m d’altitude sur un plateau qui offre une vue  panoramique époustouflante sur les gorges creusées par la rivière Kakirima, à l’est, et les plaines encaissées qu’irrigue le fleuve Tominé à l’ouest, dans le Gaoual.  Dans le district de Kansaghi, à Pètè Baala, on retrouve une « valise naturelle » et de mystérieux pas d’un géant imprimés à jamais dans le granit. Au pied des falaises de Sogoroyah, prodigieusement sculptées par l’érosion éolienne, s’étale sur plusieurs kilomètres le village éponyme, l’un des plus grands de la Guinée.

Plus loin dans la commune rurale de Sinta, sur les sites de Guémé-Sangan et de Pètè-Bonôdji, on retrouve encore des vestiges de l’empire païen de Koly Tenguéla (16e siècle).

… historiquement lié au Foutah Djalon : sur ce point, Le Petit Futé n’a pas tort. Télimélé, étymologiquement de « Téli» (nom d’une essence végétale réputée pour sa rigidité et sa longévité) et « Méli » ou « Mélé » qui est toxique, appartient à la Région administrative de Kindia au même titre que Coyah, Forécariah, Dubréka, et Kindia. Mais pendant la période coloniale, le cercle de Télimélé relevait de Pita, au Fouta.

Selon le site Telimele.org, c’est après la bataille de Porédaka (Mamou) et le traité du 6 février 1897 que les Français ont installé un poste colonial à Koussy, un village situé au bord de la rivière Kakirima qui sert de frontière naturelle entre Pita et Télimélé. Poste transféré à Télimélé-centre en 1903. Sept ans plus tard, en 1910, Télimélé est érigé en circonscription administrative. A partir de 1984, avec le changement de régime, elle devient une préfecture composée de 13 communautés rurales de développement.

La localité, habitée naguère par les Djallonkés, est majoritairement peule. Les premiers Peuls musulmans sont originaires de Timbi (Pita), de Timbo (Mamou) et de Labé. On y retrouve également une importante communauté soussou.

Comme la quasi-totalité des villes intérieures de Guinée, Télimélé est confrontée aux défis du développement. La préfecture manque d’infrastructures, notamment routières, et les services publics d’eau et d’électricité sont à créer ou à améliorer. La population composée majoritairement d’agriculteurs et d’éleveurs est très dynamique. Sa diaspora est très active à l’image des associations des ressortissants et amis de Télimélé en Europe qui s’investissent dans le développement local, notamment dans les domaines de la santé, en équipant l’hôpital préfectoral, et l’éducation avec le projet de réhabilitation du lycée public de Ley-weindhou dans la commune urbaine.

Comme toutes les villes de Guinée également, Télimélé a ses mythes et ses légendes et suscite beaucoup de fantasmes. On attribue à ses habitants (principalement ceux de Bowé) des pouvoirs mystiques et une tradition assumée de marabout. Nous serions capables de cracher des abeilles ou de suspendre un village entre ciel et terre en cas de danger! Info ou intox? Allez savoir…

Mais tout cela concourt à dire que, contrairement aux allégations « deskées » du « Petit Futé », Télimélé n’est pas un petit village. CQFD

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Article : Un septuagénaire de génie nommé Abdoulaye Bah
Portrait
6
30 novembre 2013

Un septuagénaire de génie nommé Abdoulaye Bah

Abdoulaye Bah avec Anonymous Photo: abkodo2
Abdoulaye Bah avec Anonymous Photo: abkodo2

S’il fallait résumer son parcours en une phrase, ce serait celle-là : une vie digne d’être vécue.  C’est aussi le titre d’une interview qu’il a accordée en mai 2013 au site Global Voices avec lequel il collabore depuis cinq ans, assidument. Et  bénévolement. A 72 ans bien sonnés, Abdoulaye Bah, citoyen italien et retraité de l’ONU, est un web-activiste débordant d’énergie.

Sa galanterie l’a conduit à découvrir le web 2.0. « Un soir de décembre 2008, raconte Abdoulaye Bah, j’étais alors à la retraite. Pour ne pas me disputer avec ma femme sur le choix du programme télé, je me suis mis à chercher une activité bénévole sur Internet ». Il tombe sur Global Voices et en tombe amoureux. Il se déchaîne. Déjà près de mille publications traduites ou écrites en français.  Dans la foulée, il  crée un profil Facebook, un compte Twitter et surtout un blog : Konakry Express. C’est le déclic pour cet amoureux de grandes causes et de chapeaux de feutre.

Sur son blog, à l’origine « né pour diffuser des informations sur les graves atteintes aux droits humains en Guinée lors des émeutes du 28 septembre 2009 », Abdoulaye Bah revisite les pages sombres de l’histoire récente de ce pays, notamment le régime dictatorial du premier président Ahmed Sékou Touré. Avec pédagogie, il plante sa plume dans la plaie de ce douloureux épisode de l’histoire de la Guinée ensevelie sous le sang et les larmes dont on sent le funeste fumet au fil des billets de blog. Une façon d’exorciser le mal qu’il couve depuis de longues années, souvent loin de sa Guinée natale.

Abdoulaye Bah est, en effet, un globe-trotter. Né en juin 1941 à Gongoré-Pita (Moyenne-Guinée) il est citoyen italien où il est arrivé il y a un demi-siècle. Aujourd’hui, il partage sa vie entre Rome et Nice, de l’autre côté des Pyrénées.

Son CV est une sorte de mappemonde sur laquelle l’on voyage à travers les continents avec comme boussole l’Organisation des Nations unies. 1975-1977, Addis-Abeba, Ethiopie : Commission économique de l’ONU pour l’Afrique (Uneca). Abdoulaye est rédacteur en chef du magazine Etudes des populations. Puis, il passe à l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi) qu’il connaît comme sa poche pour y avoir travaillé pendant 19 ans (1978-1997). On le retrouve ensuite dans diverses missions de maintien de la paix ou d’organisation d’élections de l’ONU : Cambodge, Rwanda, Haïti.

Ce fonctionnaire international, spécialiste en statistiques n’en est pas moins un talentueux journaliste. Il a prêté sa plume à de nombreuses revues italiennes imprimées ou en ligne : Amicizia, Solidarietà, Chiamafrica, Quaderni Radical, etc. Il a également été correspondant depuis Rome et Nice pour le groupe de presse guinéen, Le Lynx – La Lance.

Blogueur, fonctionnaire onusien, statisticien, journaliste, mais aussi humanitaire et traducteur. On l’a écrit, le massacre de 28 septembre 2009 pousse Abdoulaye Bah à créer Konakry Express. Mais il  était déjà membre actif du Forum de l’association des victimes du régime de Sékou Touré. Membre également de plusieurs ONG de défense des droits de l’homme, il a participé à la création de Pafodeg (Participation et Formation pour le Développement en Guinée). Ce grand-père polyglotte (il a appris au moins sept langues !) a plus d’un tour dans son sac. Il a mené, dans les années 1960, de nombreux travaux de recherche et de traduction pour l’Ecole de statistique de Florence en Italie. Expérience qu’il met au service du réseau mondial de blogueurs, Global Voices, depuis décembre 2008.

Cet activisme débordant est né probablement de son engagement précoce en politique. Années 1960-70 : le monde est en ébullition. Les soleils des indépendances brillent de mille feux  en Afrique, la guerre du Vietnam fait rage, lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, lutte contre la ségrégation raciale en Amérique. De toutes ces convulsions, le Parti radical italien est en première ligne. Abdoulaye Bah en devient membre. Il égraine les fruits des combats du parti dont il est fier de nos jours : initiative pour la création de la Cour pénale internationale, débat pour un moratoire sur la peine de mort, mobilisation contre les mutilations génitales féminines.

Pourtant, son destin aurait pu connaître une tournure moins lénifiante. En 1967 à la fin de ses études à Florence, le petit génie part chercher du travail à Paris. Objectif : trouver le prix du billet d’avion pour rentrer en Guinée. Son père l’apprend et saute dans un avion pour aller l’en dissuader. Le père sauve ainsi le fils des affres du régime révolutionnaire de Conakry. Il retourne finalement en Italie par la ruse pour vivre dans la clandestinité (sans-papiers). Il finit par trouver du boulot grâce à un prêtre. Deux ans plus  tard, en 1969 il rencontre son âme sœur : une Italienne.

Abdoulaye Bah, le musulman de Pita, dont le grand-père est mort à la Mecque, se marie au Vatican sous le coup de trois exigences : respecter la religion de son épouse, ne pas s’opposer à l’éducation catholique des enfants, reconnaître l’insolubilité du mariage célébré à l’église. Piqué par la flèche de l’amour, M. Bah accepte les yeux fermés et convole en noces.

Résultat : trois fils avec la liberté pour chacun d’embrasser la religion de son choix. Cela ne pose de problème à personne, surtout pas au père qui avoue ne pratiquer aucune religion.

Les voies du Seigneur étant insondables, Abdoulaye Bah a interprété le rôle d’un cardinal zambien dans le film « Habemus Papam » du célèbre cinéaste italien Nanni Moretti. « Une pure coïncidence » commente l’intéressé.

Vu son parcours, on pourrait s’imaginer que le Vieux s’est assagi et a fini d’accomplir son œuvre. Il n’en est rien. Le 4 mai passé, il a été victime d’une agression raciste dans un restaurant italien à Nice. De quoi raviver sa fougue d’étudiant engagé des années 60.  Il crie sa rage dans un billet de blog et engage une nouvelle bataille : la lutte contre la résurgence du racisme.

Un noble combat dans lequel l’infatigable Abdoulaye Bah pourrait faire de Christiane Taubira et de Cécile Kyenge des alliées de taille. N’est-ce pas Monsieur Claudy Siar ?

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Article : «Belgo», little Guinea à Bruxelles
Voyage
3
3 novembre 2013

«Belgo», little Guinea à Bruxelles

Plat de fonio - Crédit Photo: Alimou Sow
Plat de fonio – Crédit Photo: Alimou Sow

Vendredi après-midi, rue de Liverpool à Anderlecht. La prière hebdomadaire vient de se terminer dans la mosquée d’à côté. La place est noire de monde, au sens premier du terme. Ça discute partout, par petits groupes, entre Africains. Un léger vent automnal, prémisse de l’hiver bruxellois, oblige à garder les mains dans les poches. Dans la forêt des chéchias qui coiffent les têtes, émergent de nombreux Poutos, le très caractéristique bonnet traditionnel peul.

« Ici, c’est un peu comme Madina », me sourit un ami improvisé guide.

La comparaison avec Madina, le principal marché de la capitale guinéenne, est parfaite. A plusieurs milliers de kilomètres de Conakry, la communauté guinéenne de Belgique a reconstitué une petite Guinée à «Belgo» un carré coincé entre la commune d’Anderlecht et celle de Molenbeek-Saint-Jean, au cœur de Bruxelles.

Belgo est le diminutif de la Belgo Malienne nv, une société d’export installée à Anvers, en Belgique, et fondée en août 1975 par un certain Dedrie Willy. Progressivement, elle ouvre des bureaux à Paris et à Bruxelles. L’immense entrepôt de la société, situé rue de Liverpool à Anderlecht, finit par imposer le préfixe «Belgo» au quartier.

Belgo, paradis de l’occasion-Bruxelles. C’est la porte du voyage sans retour vers l’Afrique de tous ces articles de seconde main qui inondent de plus en plus les rues de la capitale guinéenne : voitures, matelas, pneumatique, mobilier de bureau, électroménager, pièces détachées … et tutti quanti. Des objets, parfois muséaux, amassés et expédiés au pays à tour de bras.

Au-delà de la question de respect des normes de sécurité qui entoure cette activité florissante, c’est avant tout un business qui emploie et qui nourrit de nombreuses familles installées en Belgique ou restées au pays. Directement ou indirectement. De multiples activités parallèles se sont peu à peu développées autour de Belgo. La plupart exercées par des compatriotes guinéens.

Dans un local exigu, se bousculent une vingtaine de personnes. Dans les rangs, désordonnés, on s’interpelle en langue soussou et surtout poular. Un homme assis derrière un comptoir bancal est pendu au téléphone. Il égraine des chiffres et des codes inintelligibles. Un autre compte frénétiquement des liasses d’euros et délivre des reçus. C’est un bureau de transfert d’argent, «le plus important du pays en direction de la Guinée ».

C’est en fait un tout en un. Au fond de la petite salle, s’étale une enfilade de cabines téléphoniques pour, éventuellement, prévenir le correspondant de l’envoi du mandat. Tout autour, des articles divers sont jetés en vrac allant des canettes Vimto aux copies DVD du théâtre ouest-africain, y compris le fameux « Pessé » de Guinée. «Ce bureau ne désemplit pas, même en période de crise» me souffle mon accompagnateur.

C’est la preuve de l’importance de la manne financière rapatriée par la diaspora guinéenne de Belgique, de loin la plus importante d’Europe. Une diaspora non dépaysée.

Un peu plus loin, à l’angle des deux rues, une petite faim nous conduit à pousser la porte d’un bistrot qui ne paie pas de mine vu de l’extérieur. Dedans, une dizaine de personnes attablées. Toutes des Guinéens, du serveur au dernier client. Au menu : riz sauce feuille (manioc), riz au gras, fonio avec son inséparable sauce veloutée. La cuisine foutanienne presque au grand complet. Ces Guinéens de Belgique, de retour au pays, devraient avoir un sourire en coin quand surplace on se préoccupe à leur trouver des plats européens…

Dans le petit resto, l’ambiance est joviale. Conviviale. Les discussions sont animées. Entre deux blagues et les affaires sociales, reviennent les législatives guinéennes et le processus de sortie de crise qui polarisent les débats. Un leitmotiv.

La solidarité de la communauté se lit sur les murs intérieurs. Des annonces, ici un coiffeur «professionnel», là un tailleur, sont punaisées au mur du bistrot.

Dans la rue, discrètement, les affaires vont bon train bien que ce soit la Toussaint, jour férié. Des affaires qui n’échappent pas à la vigilance des autorités locales. Sur la rue de Liverpool, truffée des caméras de surveillance, un poste de police veille sur la sécurité et la tranquillité du coin. Il est situé en face de l’entrepôt Belgo. Pourtant tout semble être normal et licite. Pas de problème, tant que les agents de police ne décèlent pas du désordre ou de l’encombrement des voies de circulation.

Je me projette à Madina qui accueille la plupart de ces «occasions Bruxelles». Les pièces détachées (pas forcément venues de Belgique) y sont revendues sur une partie du marché qui porte bien son nom : la casse. Des pièces souvent volées au port de Conakry sur les véhicules d’occasion importés, et refourguées par des petits malins aux propriétaires des mêmes véhicules des fois. L’astuce qui consiste à démonter les accessoires et les planquer dans un endroit caché de la voiture n’est plus une panacée…

Comme à Madina, rares sont les Guinéens qui habitent Belgo. Ils viennent ici pour travailler et regagnent, le soir, leurs logements situés dans les quartiers plus éloignés.

Finalement, je sors de Belgo pour retourner à mon hôtel situé rue de la Loi, le centre d’affaires de Bruxelles, avec le sentiment d’avoir effectué un saut dans une Guinée en miniature.

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Article : Tabaski à Kansaghi
Fêtes
11
19 octobre 2013

Tabaski à Kansaghi

Tabala traditionnelle - Photo: Alimou Sow
Tabala traditionnelle – Photo: Alimou Sow

Ça me manquait grave ! Près de vingt ans de vie à Conakry et autant de fêtes de tabaski, je voulais changer d’air et de… mouton. Changer pour aller manger les agneaux ruraux aux flancs de coteaux. Partir revivre le rituel de la célébration de la plus importante fête musulmane dans ce qu’elle a de plus  authentique en pays peul. Cap sur Kansaghi, à 335 km de Conakry.

Presque une journée de voyage à travers monts et vallées sur les routes de Télimélé. L’effort de la montée vertigineuse des cols du mont Loubha et les falaises abruptes de Sogoroyah est récompensé par la fraîcheur et la pureté de l’air ambiant une fois au sommet. Perché à 1.500 mètres d’altitude dans les contreforts du Fouta occidental, Kansaghi, un des 13 districts de Brouwal, est un distributeur naturel d’oxygène à l’état pur. Je respire un grand coup, comme pour chasser de mes poumons l’air pollué de Conakry.

La nature s’étale dans toute sa grandeur, réduisant presque à néant les vains efforts de l’homme à la dominer. L’habitat, rare et rustique, est dispersé. Une stratégie des ancêtres selon les récits.

L’histoire, transmise de bouche à l’oreille, raconte que le premier conquérant  de la zone fut un certain Manga, armé de … tambours (kouloun). Rien que par le bruit de cet instrument à percussion et le feu qu’il alluma à plusieurs endroits pour effrayer l’ennemi, Manga réussit à chasser les occupants de ce vaste plateau les obligeant à se refugier en contrebas, sous la montagne. Le héros et ses tambours laissèrent leur nom à la localité, Manga-Kouloun, dont une partie est constituée d’une zone aride ainsi appelée Kansaghi en langue locale Poular.

Parmi les dépositaires du récit, y en a qui ont une version beaucoup plus belliqueuse. Mais personne n’est en mesure de démentir, preuve à l’appui, celle de l’autre. Et c’est tant mieux. A l’école primaire de Kansaghi, on nous parla bien de la science de René Caillé et de la bravoure de Napoléon, mais pas de la tactique de Manga-Kouloun contre ses adversaires. Je m’égare… Revenons à nos moutons.

Tabaski à Kansaghi. Je me revois à l’âge de dix ans, en compagnie de mes amis d’enfance… Le moindre bruit, le plus subtil parfum de campagne me parlent. Je suis en terrain connu, et même conquis. Sur ces interminables terres verdoyantes, j’ai coulé des jours heureux de mon enfance et une partie de mon adolescence.

Comme jadis, la fête a lieu à Missidé, le village qui abrite la mosquée principale. Sauf cas exceptionnel, les prières des fêtes musulmanes ne sont pas effectuées dans la mosquée. Par tradition, elles se tiennent à l’extérieur à l’orée du village, sur une aire aménagée à cet effet qu’on assainit à l’approche de chaque fête. L’endroit reste inchangé : beau et simple. Presque figé dans le temps.

Le parcours de la distance qui sépare la mosquée de cette aire de prière constitue le moment fort du cérémonial. L’imam, appuyé sur une longue canne surmontée d’une étoile, est escorté par une armée de sages qui répètent après lui des versets du Coran sous le son de la tabala traditionnelle, frappée à coups réguliers à l’aide des lanières aux extrémités remplies de cailloux. La procession est majestueuse. La symphonie, audible des kilomètres à la ronde, est captivante.

A pas lents, l’escorte rejoint l’aire de prière avec solennité. Les femmes, tenues à bonne distance, suivent la scène dans une discipline militaire.

Séance de prière - Photo: Alimou Sow
Séance de prière – Photo: Alimou Sow

Le sermon est lu en arabe, traduit en Poular de façon littérale. L’imam ne développe pas, ne commente pas. Le profane se perd dans les allégories. Puis des rangées se forment. Par mérite d’abord, puis par âge.

Au salut final de l’imam, je remarque un changement. Les garçons ne courent plus. A notre époque, sitôt le salut final prononcé nous sprintions pour nous retrouver à un endroit isolé afin de recomposer les nouveaux groupes d’amis au cours d’une mémorable compétition de lutte traditionnelle. Redoutable épreuve pour moi qui étais plus à l’aise avec la conjugaison des verbes du 2ème groupe que pour terrasser un adversaire. Je rusais pour y échapper, préférant la force du neurone à celle du muscle.

La prière terminée, l’imam est raccompagné chez lui par un autre chemin que celui par lequel il est arrivé. Puis, il procède au sacrifice du mouton donnant ainsi le ton. La tradition d’Abraham se répète alors dans chaque concession, donnant lieu à une véritable tuerie dans les villages pendant les trois jours qui suivent la fête. Les morceaux de viande font la navette entre les hameaux. On offre, on reçoit. Tout le monde se régale. Dans la discipline et l’humilité. Malgré la pauvreté.

Contrairement à Conakry, ici on ne vous harcèle pas pour un pauvre billet de banque. Chacun donne à son bon gré. Chacun se contente de ce qu’il a, de ce que Dieu lui a donné. Musulmans austères donc.

Musulmans très tolérants mais aussi très conservateurs. La célébration de chaque fête est déterminée par l’observation stricte du croissant lunaire. Pas de prédiction, pas de suivisme. Conakry, et même l’Arabie peuvent fêter la tabaski aujourd’hui, Kansaghi le lendemain. Comme ce fut le cas cette fois en 2013.

C’est cela la tradition dans la région du Fouta, ancienne théocratie au cœur des montagnes et des sources de la Guinée.

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Article : Dans la peau d’un chauffeur de taxi de Conakry
Tansports
8
26 septembre 2013

Dans la peau d’un chauffeur de taxi de Conakry

Taxi-jaune – Crédit photo : Alimou Sow

Je bosse 16 heures par jour. Sept jours sur sept. Pour un salaire mensuel de 150 000 GNF. Depuis 10 ans. Je connais la capitale guinéenne mieux que ma poche. Je m’appelle Alpha*. J’ai 32 ans. Je suis chauffeur de taxi à Conakry.

Mais Alpha, c’est à la maison. Au boulot, je me fais appeler « Rafale » par les potes. Je ne tire pourtant sur personne. C’est à cause de mon côté «chaud-chaud» qu’ils m’ont collé ça. Sinon, sur la route, mon lieu de travail, c’est souvent « maître » ou « taximan » qu’on m’appelle. Parfois «taxi» ou « taximètre », mais tout le temps « sofééri », « mètèr », « maudit » ou « le bâtard ». Des qualificatifs devenus des sobriquets qui me collent à la peau et dont j’ai fini par m’accommoder sans soucis.

De Conakry, j’ai fini aussi par m’accommoder. Cette ville atypique, cette non-ville, une sorte de mélange de bourgade rurale et de cité urbaine, sans eau, pour une grande partie, et sans électricité. Toujours encombrée. Une capitale-moi, dont je prends les couleurs chaque jour, où je fonds par mimétisme comme un caméléon. Conakry, c’est moi, moi c’est Conakry. Une cité qui vit à 100 à l’heure. Vitesse à laquelle je roule habituellement à bord de mon taxi chéri.

Mon taxi ! Mon outil de travail, mon bureau, ma boutique, mon magasin, ma muse, mon amulette. Celui qui m’habille, me nourrit, me loge, me fait sourire souvent, me fait chier tout le temps. Une petite Nissan Sunny peinte en jaune, comme tous les taxis de Conakry. J’ignore son âge exact. Y en a qui disent qu’il est fatigué, vu son état. Ce n’est pas mon avis. Extérieurement,  il lui manque, certes, les feux rouges, les clignotants, l’essuie-glace de la vitre arrière et les deux rétroviseurs. Il porte aussi une grosse toile d’araignée sur le pare-brise avant, des traces de coups de fouet sur les flancs, au capot et sur le toit. A l’intérieur, seuls le démarreur, les ceintures de sécurité, et les manivelles pour monter les vitres font défaut. Plus quelques boutons sur le tableau de bord. Le reste est parfait. Il roule cool.

Pare-brise brisé

 

A quoi servirait tout ça d’ailleurs? Inutiles, les feux de stop et clignotants quand je peux freiner « bouge-pa s» et tourner où je peux, quand je veux.  Qui n’a pas vu les chauffeurs de voitures personnelles clignoter à gauche pour aller à droite ? Des chauffards qui ont obtenu leur permis dans les auto-écoles et qui veulent se comparer à nous. Inutile aussi l’essuie-glace, puisque la glace elle-même est inexistante, remplacée par un écran plastique. Rares sont les pare-brise qui survivent aux étreintes quotidiennes entre taxis, ou quand l’axe Bambéto-Cosa est en ébullition. Un caillou a vite fait de le péter où d’y imprimer une jolie toile d’araignée. Presque tous les taxis de Conakry portent une !

Policière tenant un bout de tuyau

 

Un furtif coup d’œil par la vitre est mieux que le rétroviseur. Les coups de fouets, quant à eux, sont l’œuvre des maudits policiers de la route. Mes pires ennemis. Ces affamés passent tout leur temps à me rançonner et à cravacher ma Nissan par des bouts de tuyau qu’ils brandissent comme des Talibans en plein Kaboul! Y a longtemps qu’ils ont perdu l’usage du sifflet. Celui-ci est remplacé par des coups de pieds et de cravaches pour réguler la circulation. Une révolution chez nous !

Pour le démarreur, deux bouts de fils dénudés font l’affaire. C’est instantané. Comme dans les films quand les bandits volent une voiture. Sinon je le fais pousser pour l’allumer. C’est là qu’il me fait chier ce taxi.

Pour la ceinture de sécurité, obligatoire pour le chauffeur, j’ai une corde attachée nulle part que je colle à la poitrine à l’approche d’un contrôle de police. Ça marche nickel. Sinon un billet de 1000 francs peut acheter l’infraction. Tout comme l’absence de permis, de carte grise ou d’assurance. Assurance  de qui ? Mon oeil. S’en fout aussi des manivelles pour les vitres. Tu les laisses intactes, c’est un salaud de petit mécanicien qui te les volera un jour. Un tournevis que je détiens sert de manivelle générale quand il pleut où quand le taxi devient « un fou r», complainte des passagers emmerdeurs.

Ah les passagers ! Je me demande pourquoi ils me haïssent tous ?

Ces inconnus pour qui je ne suis pas Alpha mais «taxi», « maître » ou « le bâtard ». Des individus que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, mais qui m’insultent et me maudissent à longueur de journée. Alors ils s’étonnent que je ne réponde pas à leurs lamentations lorsqu’il y a une crise de taxis le matin pour descendre « en ville » où pour remonter en banlieue le soir. C’est mon heure de gloire ces deux moments. Il me plaît de les voir se bousculer comme des animaux pour monter dans mon taxi qu’ils ont fini par défoncer. Quand j’en ai marre, je roule en mode «déplacement». Muet comme une carpe quand ils me demandent « maître c’est où ? ». Intérieurement, je réponds : « C’est en enfer, sale connard ».

Petit rectificatif. Ce taxi ne m’appartient pas en fait ! Il est à un « Vieux » que je maudis tous les jours à mon tour. Je dis  « MON » taxi, puisque je le gère, il est entre mes mains. C’est comme ça chez nous. Ce que tu détiens ou soutiens, t’appartient. Ainsi, quand mon équipe Barça joue contre le Real, je ne dis pas Barça est opposé au Real Madrid. Je dis « nous allons déculotter les Madrilènes ». Donc,  mon taxi appartient à ce vieux grabataire qui m’exige une recette journalière de 60 000 francs.

Je supporte aussi les frais de carburant, 20 litres par jour, les infractions que je commets tout le temps, les futiles cotisations syndicales, les frais de réparation en cas de pannes mineures  et la rémunération des coxeurs . Ces petits morveux, voleurs de téléphones portables par excellence qui passent leur temps à aboyer les noms des quartiers de Conakry pour rameuter les clients contre un billet de 500 francs.

Pour couvrir tous ces frais, plus la recette journalière et mon « pain du jour », je roule comme un damné. Un piéton qui me hèle quand la circulation est fluide, je peux piler même à 100 à l’heure pour le prendre. Je suis un rat d’embouteillage. Je connais tous les raccourcis. Partout où peut passer une Sunny, je passe. Fût-ce le sas d’une aiguille ! J’embarque deux personnes devant, et quatre derrière. Je souris souvent au volant quand j’entends les passagers râler sur la surcharge. Ce qu’ils ignorent, c’est que pour moi, ce ne sont pas des personnes qui sont assises dans mon taxi mais des montants de 1.500 francs, coût du tronçon.

Alors, qu’ils soient gros, gras, maigres, hommes, femmes, jeunes, vieux, sains, malades, serrés ou confortablement assis, je m’en tape. Comme s’en tape le proprio du taxi qui ne gobe jamais quand je lui dis que la journée n’a pas été bonne. Alors c’est le tacot qui trinque. Il arrive que je le sous-loue à un pote en galère qui, lui aussi, s’en donne à cœur joie.

C’est ainsi jusqu’à ce qu’il rende l’âme ou que le propriétaire, se rendant compte de mes magouilles, me le dépossède. Alors je transhume chez un autre. C’est ainsi depuis 10 ans. Je tourne en rond. Mais j’aime ça. Je vis de ça. Je suis un taxi de Conakry.

*Prénom fictif
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Article : Bienvenue à Pounthioun où tradition et modernité se côtoient
Découverte
11
18 septembre 2013

Bienvenue à Pounthioun où tradition et modernité se côtoient

Mosquée de Pounthioun - crédit photo Alimou Sow
Mosquée de Pounthioun – crédit photo Alimou Sow

La voix du muezzin, portée par des haut-parleurs perchés sur les minarets de la coquette mosquée, déchire l’aube naissante se perdant au loin dans l’horizon qui se moire. Plus près, un coq donne la réplique. Des tisserins nichés dans le feuillage des manguiers se joignent au concert. Peu à peu, Pounthioun se réveille.

Moi aussi. Je sors du lit au moment même où un timide rayon du soleil échappé de la montagne de Kolima tente d’entrer par l’embrasure de la fenêtre. Hadja Mariama, elle, est débout depuis 5 heures du matin. Peut être même bien plus tôt. A son âge, on dort peu.

Cette grand-mère de 75 ans, la démarche traînante, le physique marqué par la rigueur de la vieillesse, s’apprête à accomplir ce qui est devenu un rituel pour elle depuis près de 50 ans : chaque matin, elle fait la ronde  de Pounthioun pour dire bonjour aux voisins et savoir s’ils ont passé la nuit en paix.

Je décide de l’accompagner dans cette quête de nouvelles ; véritable travail du facteur. Un moyen pour moi de me rattraper. En trois ans d’absence, beaucoup d’évènements, heureux et malheureux, se sont accomplis à Pounthioun, un quartier où j’ai coulé cinq ans de vie d’étudiant au Centre universitaire de Labé. Je connais tous les recoins et presque chaque concession.

Je note quelques nouvelles naissances et beaucoup de décès. Des notables du quartier, parmi les plus respectés et influents, s’en sont allés à jamais. Dans l’enceinte de la petite mosquée jaune, le mausolée s’est agrandi d’une nouvelle pierre tombale surmontée d’un magnifique dôme. Hadja Mariama y jette un regard triste et secoue la tête de chagrin et de mélancolie. Elle se désole que « tous les sages sont en train de partir laissant derrière eux des maisons vides ».

L’architecture de Pounthioun est en constante évolution. Parmi les maisons au style ancien, poussent désormais des étages carrelés et vitrés. Signe de prospérité des fils ressortissants du quartier. Les habitations sont parfois délimitées par de simples haies faites de tiges de bois. Ici, on partage tout, jusqu’au sel de cuisine.

Les ruelles étroites qui faufilent entre les pâtés de maison sont parsemées de graviers couleur ocre qui crissent sous nos pas traînants. Des herbes sauvages colonisent les terrains vagues, les vaches, repues de mousse, continuent à être les reines de la route où elles s’affalent et ruminent en toute tranquillité. Pounthioun, un des 28 quartiers de Labé, est écartelé entre tradition et modernité.

Jusque dans un passé récent, cette sorte de village-quartier était constitué de pâturages autour desquels fumaient des cases rondes au toit de chaume. Le bétail s’abreuvait dans le Pounthiounwöl, la petite rivière qui ceint le côté ouest du quartier et dont il tire son nom. Image qui s’est considérablement effritée ces trente dernières années. L’exode a drainé les bras valides ailleurs.

Dans certaines concessions la pratique de l’élevage de bovins subsiste encore, matérialisée par de minuscules enclos accolés à des maisons modernes. Juste pour le symbole. Jadis signe de richesse pour les pasteurs peuls musulmans, la vache est devenue un simple moyen de perpétuer la tradition à laquelle s’accrochent désespérément les personnes du troisième âge de Pounthioun.

Les petits-enfants, eux, ont la tête ailleurs. Dans une maison aux carreaux couleur grise, un groupe d’une demi-douzaine de jeunes garçons est plongé dans un jeu vidéo projeté sur un écran de télé. Au-dessus de leurs têtes, sur le mur du salon, pendent des clichés jaunis par le temps de leurs grands-parents et arrière-grands-parents vêtus de Leppi (tissu local) et enturbannés. C’est à peine si les gamins lèvent la tête en nous voyant entrer.

Intérieure cour d'une concession photo: Alimou Sow
Intérieur cour d’une concession à Pounthioun photo : Alimou Sow

Nous les laissons jouer pour aller dire bonjour à une vieille femme qui a reçu la visite d’un serpent la nuit précédente. Le reptile a été massacré par les jeunes nous explique la vieille sans afficher la moindre émotion. Elle est plutôt préoccupée par un rhumatisme qui la cloue au lit en ce matin frisquet. Un thermomètre accroché au-dessus d’une jarre en terre cuite affiche 20 degrés Celsius.

Les deux vieilles  dames échangent des amabilités, s’en remettent à Dieu et Lui rendent grâce de tout ce qui arrive, en bien comme en mal. Elles me couvrent d’interminables bénédictions pour un simple billet de banque. J’imagine que leurs fils ressortissants qui pourvoient le matériel et qui les ont emmenées aux lieux saints de la Mecque doivent être blindés de bénédictions.

On termine la ronde en rendant visite à une autre vieille Hadja dont la concession fait face à un pylône de téléphonie mobile. Le ronronnement du groupe électrogène qui alimente le poteau n’est pas de son goût… Encore du gravier ocre, beaucoup de gravier qui tapisse la cour intérieure de sa maison. Des arbres fruitiers à foison : manguiers, avocatiers, orangers, papayers, citronniers forment un véritable verger. Tout près, quelqu’un élève des pigeons qui roucoulent et partent dans de lourds vols planés au-dessus des maisons.

Les yeux rongés par un glaucome, la vieille Hadja perd progressivement la vue mais garde la mémoire sur ses origines qui correspondent aux miennes. Elle me raconte comment la jeune fille de 18 ans native de Télimélé est arrivée à Labé au moment où presque toutes les maisons de Pounthioun étaient des cases rondes. Son visage est ravagé par une profonde expression de mélancolie. La nostalgie prend le dessus, elle écrase une larme.

Hadja Mariama met fin à sa traditionnelle ronde. Nous rentrons à la maison, elle satisfaite d’avoir pris des nouvelles, moi profondément ému et abreuvé des valeurs ancestrales qui cimentent les liens des habitants paisibles de cette localité depuis des années.

Dans un monde quasi déshumanisé, cette belle balade m’a servi d’exorcisme et de ressourcement.

Que vive Pounthioun, où tradition et modernité se conjuguent au pluriel.

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Un clic sur les réalités socio-culturelles de ma Guinée dans sa diversité

Auteur·e

L'auteur: Mamadou Alimou SOW
Blogueur guinéen de Conakry, je suis passionné de réseaux sociaux et de nouvelles technologies. L'humour est mon compagnon, la sérendipité ma valise. #Blog #Blagues #Tweet

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